ES époques que nous venons de parcourir, importantes pour le mouvement général de l’histoire de l’Afrique septentrionale, n’ont été que d’un intérêt secondaire pour l’histoire spéciale qui nous occupe. Jusqu’ici Alger ne s’est montré à nous que comme une petite fraction de cette vaste contrée tour à tour désignée sous les noms de Numidie, de Mauritanie ou de pays de Maghreb. C’est qu’en effet les véritables annales de l’Algérie ne commencent qu’au XVIe siècle; c’est alors seulement qu’Alger, sous l’influence de deux étrangers, les frères Barberousse, devient le siége de cette espèce de république religieuse et militaire qui fut élevée contre la chrétienté, comme Rhodes l’était depuis un siècle contre l’islamisme. C’est alors seulement que se forme ce terrible gouvernement appelé l’odjak d’Alger, qui en quelques années envahit toutes les principautés qui l’avoisinent : Mostaganem, Médéa, Tenez, Tlemcen, Constantine, reconnaissent sa souveraineté; Tunis lui est même un instant soumis, et Alger finit par imposer son nom à tout le territoire qui s’étend depuis Tabarque jusqu’à Milonia. Au dehors, le bruit de ses conquêtes et l’influence de ses chefs se répandent avec non moins de rapidité. Alger, à son berceau, est tour à tour l’auxiliaire ou la terreur des états les plus puissants d’Europe. En 1518, le grand seigneur, sultan Selim, avait daigné prendre Alger sous sa protection; en 1534, Soliman, le conquérant de Belgrade, de Rhodes et de la Hongrie, appelle à son aide le chef suprême de l’odjak, et lui confie le commandement de ses flottes, pour l’opposer au plus grand amiral de la chrétienté, à André Doria. François 1er, dans son ardente soif de conquêtes, sollicite à son tour l’appui de cet homme prodigieux, qui tient en échec les marines de Venise, de Gênes et d’Espagne; il paie huit cent mille écus d’or le concours de Barberousse. Les galères de France abaissent leur pavillon devant la capitane de ce corsaire roi. Toulon, Marseille l’accueillent dans leur port comme un souverain, et le fils du duc de Vendôme, le comte d’Enghien, lui sert de lieutenant au siége de Nice. Les Espagnols, ennemis naturels du nouvel état, voient trois fois leurs armes humiliées devant Alger, et Charles-Quint lui-même, vainqueur à Pavie, à Tunis est obligé de courber le front sous la fatalité qui brise ses vaisseaux et jette l’épouvante parmi son armée. N’est-ce pas plus qu’il n’en faut pour l’illustration d’une république de pirates, à son début ? Cette période, où se pressent tant d’événements majeurs, est sans contredit la plus brillante et la plus remarquable de l’histoire d’Alger: en moins d’un demi-siècle, nous assisterons à la formation de cet état, aux luttes les plus mémorables qu’il eut à soutenir, ainsi qu’à l’apogée de sa puissance.

Les Maures, chassés d’Espagne par les armes victorieuses de Ferdinand et d’Isabelle, étaient venus chercher un refuge sur ces mêmes rives d’Afrique d’où leurs aïeux étaient partis huit siècles auparavant pour conquérir l’Europe occidentale. Ils espéraient trouver chez leurs coreligionnaires une assistance fraternelle; mais leurs malheurs, loin d’exciter la sympathie des Arabes, ne firent que réveiller leur cupidité et leurs instincts féroces : on dépouilla les exilés des débris de leur fortune, on les empêcha de pénétrer dans l’intérieur des terres; et on ne les toléra que dans quelques villes du littoral : Brescar, Cherchell, Tanger, Ceuta, Oran, Bougie, en reçurent le plus grand nombre. Cet indigne traitement ne fit qu’accroître la haine des Maures contre leurs premiers oppresseurs : disséminés sur la côte, ils vinrent donner une activité nouvelle aux entreprises des corsaires africains qui croisaient des deux côtés du détroit de Gibraltar. A cette époque, les rapports maritimes de l’Espagne avaient pris un grand développement : la conquête d’Amérique faisait entrer dans les ports de Cadix, de Gibraltar et de Malaga, des navires richement chargés qui attiraient les pirates de toutes les mers. Pour arrêter ce débordement, l’Espagne et le Portugal effectuèrent d’abord quelques descentes sur les côtes de Barbarie; mais ces expéditions sans suite n’apportaient qu’un remède passager au mal, et la piraterie recommençait aussitôt que les vaisseaux de guerre étaient de retour en Europe.