'EST vers cette époque que deux corsaires de l’archipel grec vinrent s’établir sur les rives d’Afrique les uns les disaient originaires de Sicile; les autres leur donnaient pour patrie Midellin, l’ancienne Lesbos. N’importe c’étaient de véritables musulmans, animés d’une haine implacable contre les chrétiens. Ils s’étaient déjà rendus célèbres par les courses qu’ils avaient faites sur les cotes d’Égypte et d’Italie; et sans doute attirés par le récit des riches cargaisons que l’on enlevait aux Espagnols, ils venaient s’installer dans le voisinage de leur nouvelle proie c’était Aroudj et Khair-Eddine, plus connus en Europe sous le nom des frères Barberousse.

Leur père, simple potier, ou plutôt patron de navire, les avait dressés de bonne heure ainsi que deux autres frères aînés, Élias et Isaac, au rude métier de la mer. Élias et Khair-Eddine étaient pirates ; Isaac et Aroudj caboteurs. Ceux-ci, souvent traqués par les galères des chevaliers de Rhodes, finirent par tomber entre leurs mains; Élias périt dans la rencontre, et Aroudj fut emmené captif à Rhodes. Aussitôt que Khair-Eddine apprit la triste situation de son frère, il offrit mille drachmes pour sa rançon; ses offres furent rejetées. Aroudj ne se laissa pas accabler par l’infortune; mettant à profit les années de sa captivité, il apprit le français, l’italien, et s’initia à quelques détails de l’administration de l’Ordre. Sa jeunesse, son esprit naturel, sa bonne humeur, lui attirèrent la confiance de ses maîtres; il sut en profiter pour tromper leur vigilance et recouvrer la liberté. De Rhodes il passa furtivement à Castello-Rosso, petite ville maritime de Caramanie; puis il alla rejoindre à Lesbos son frère Khair-Eddine ils avaient alors vingt-quatre à vingt-six ans; c’est l’âge des entreprises audacieuses; le péril ne fait qu’en rehausser le prix. Aroudj et Khair-Eddine se mirent aussitôt à écumer les mers.

Lorsque les deux frères, précédés de leur renommée, vinrent, en 1504, demander au bey de Tunis le droit de bourgeoisie, en lui offrant la dîme de toutes leurs captures, ils étaient possesseurs de quatre petits navires le bey les accueillit avec empressement et mit son port à leur disposition. Dès leur première sortie, ils capturèrent deux galères du pape, dont l’équipage était dix fois plus considérable que le leur; en 1505, ils naviguèrent avec non moins de succès sur les côtes de la Calabre. De 1505 à 1510, ou les vit croiser de préférence depuis l’embouchure du Guadalquivir jusqu’au golfe de Lyon, et ramener à Tunis des esclaves et des navires sans nombre. En 1510, Don Garcia de Tolède ayant été expulsé des îles Gelves, appartenant au bey, celui-ci, craignant que le roi d’Espagne ne cherchât à venger cette défaite, donna ces îles aux Barberousse, qui s’y installèrent. Ce fut leur arsenal et leur chantier de construction. Leur flottille se composait alors de douze navires, dont huit étaient leur propriété, et les quatre autres celle de leurs camarades. Les exploits des Barberousse étaient répétés sur toutes les côtes de Barbarie; partout on vantait leur audace et leur richesse; aussi, lorsque Bougie fut occupée par les Espagnols, les habitants de cette ville vinrent solliciter l’assistance des deux frères pour les aider à se débarrasser de leur ennemi, Aroudj, ne consultant que son courage, vint faire le siége de Bougie; mais les forces dont il disposait étaient insuffisantes, et malgré sa bravoure il fut obligé d’abandonner l’entreprise, après avoir reçu au bras une blessure grave qui nécessitait l’amputation de ce membre. il alla se rétablir à Tunis, et son frère continua les croisières. Aroudj, guéri de ses blessures, et Khair-Eddine, fier des riches captures qu’il avait faites, se portèrent de nouveau sur Bougie; mais, comme la première fois, ils furent repoussés. C’est alors que, pour réparer cet échec, ils songèrent à s’établir à Jijel, petite ville jusque-là indépendante, située à 70 milles de Bougie vers l’est. Jijel n’offrait aux Barberousse qu’un port de moyenne grandeur, mais très convenable pour leurs entreprises; les habitants, au nombre de mille à douze cents, reçurent les deux frères avec acclamation, car ils comptaient d’avance sur la part de butin qui allait leur revenir; et Jijel fut le premier point de la régence occupé par les Turcs. Ceux-ci, par reconnaissance, se sont fait un devoir, pendant toute la durée de leur domination, de donner de grandes immunités aux habitants de cette ville.

De Jijel partirent bientôt de nouvelles expéditions qui ramassèrent un butin considérable sur les côtes d’Espagne, de Sicile et de Sardaigne les humbles cabanes de cette bourgade se transformèrent insensiblement en maisons de luxe; la rade se couvrit de vaisseaux et l’aisance régna dans toutes les familles. Pour reconnaître tant de bienfaits, les habitants de Jijel offrirent à leurs hôtes la souveraineté de leur ville et du territoire qui en dépendait. Aroudj et Khair-Eddine acceptèrent ce don sans témoigner une trop grande joie, comme des hommes qui espéraient encore mieux de leur fortune.

En effet, la mort de Ferdinand le Catholique (22 janvier 1516) vint accroître l’importance des deux aventuriers. Le roi d’Espagne, en mourant, ne laissait pour successeur qu’un enfant; et les Africains espéraient qu’au milieu des tiraillements de la régence, ils parviendraient à s’affranchir du joug qui les opprimait. Alger, plus qu’aucune autre ville de la côte, se montrait désireuse de conquérir cette indépendance. La forteresse du Peñon gênait tous ses mouvements; car, malgré les traités, les Algériens exerçaient toujours la piraterie. Afin de se soustraire à la vigilance des Espagnols, ils étaient obligés d’aborder dans la petite anse qui est un peu à l’est de la porte de Bab-Azoun ou à Matifou, ou bien encore à Sidi Ferruch; et sur une plage si hérissée de récifs, si tourmentée par les tempêtes, ces lenteurs et ces détours portaient de graves préjudices à leurs expéditions. Aussi, depuis longtemps, les Algériens travaillaient sourdement à leur émancipation. Pour accroître leurs forces, ils avaient même placé à leur tête Selim Eutemy, cheik arabe, issu d’une famille riche et puissante de la Metidja. Celui-ci n’osa cependant rien tenter contre les Espagnols; seulement, en 1516, il se décida à appeler à son aide le frère aîné des Barberousse. Aroudj mesura d’un coup d’œil l’immense horizon qui s’ouvrait devant lui; il accepta avec empressement la proposition qu’on lui faisait, mais il eut soin de déguiser sous des scrupules religieux la joie secrète qu’il en éprouvait. Avant de se rendre à l’invitation d’Eutemy, il se porta sur Cherchell, où un de ses compagnons de piraterie Cara Hassan, s’était établi en souverain. Ce rival faisait ombrage à Aroudj, surtout dans la nouvelle position où il allait se trouver; en homme prudent, il ne voulait rien laisser derrière lui qui eût pu le gêner plus tard. Il attaque brusquement Cara Hassan, il s’empare de Cherchell et fait décapiter celui qui s’en disait le maître. Après cette sanglante expédition, n’ayant plus de rivaux à redouter, Aroudj se dirigea vers Alger, avec dix-huit galères et trois navires chargés d’artillerie; un de ses lieutenants l’avait déjà précédé à la tête de douze cents Turcs ou renégats, depuis longtemps dévoués à sa fortune.