ENDANT ce temps, les Algériens, conduits par Hassan Aga, étaient loin de rester inactifs ils parcouraient les côtes d’Espagne avec une audace inouïe; partout le meurtre et l’incendie marquaient leur passage, et l’Espagne, impuissante, ou absorbée par d’autres guerres, fut réduite à élever de distance en distance, sur les bords de la mer, des tours de vigie, qui donnaient l’alarme aux habitants dès qu’un corsaire algérien se présentait. Ces terribles pirates se rendirent tellement redoutables, qu’ils avaient interrompu tout commerce dans la Méditerranée; l’Europe entière souffrait de leurs brigandages, et adressait au vainqueur de Tunis de ferventes prières, pour qu’il voulût bien encore une fois réprimer les barbares l’esprit aventureux du prince auquel ces supplications étaient adressées, la gloire de venger l’humanité outragée, peut-être aussi le besoin de faire oublier de récentes défaites par quelque action d’éclat, décidèrent Charles-Quint à diriger en personne une expédition décisive contre Alger. Comme cette expédition est sans contredit l’événement qui a le plus marqué dans l’histoire de l’Algérie, et que ses funestes résultats donnèrent aux corsaires algériens un ascendant immense sur l’Europe, nous allons en faire le récit avec quelque détail.

Ce fut au retour de la diète de Ratisbonne, dans le mois d’août 1541, que Charles-Quint décida sa grande entreprise contre Alger. Ni l’opinion contraire d’André Doria, partagée par le marquis de Guast et le prince de Melphy, ni les exhortations du pape Paul III lui-même, qui tous faisaient prévaloir l’état avancé de la saison, ne purent détourner l’empereur de son dessein. Il ordonna à ses gouverneurs de presser l’armement de tous les navires disponibles qui se trouvaient dans les ports d’Espagne et de Sicile, et les fit diriger sur Majorque, qu’il avait choisi pour le rendez-vous général de ses forces. L’expédition se composait de 65 galères et de 451 navires de transport, montés par 12,330 matelots. Les troupes de débarquement s’élevaient à 22,000 hommes, 6,000 Allemands, 5,000 Italiens, 6,000 Espagnols ou Siciliens, 3,000 volontaires, 1,500 cavaliers, 200 gardes de la maison de l’empereur, 150 officiers nobles, et 150 chevaliers de Malte. Parmi les chefs qui commandaient cette brillante armée, on remarquait: Fernand Cortes, le conquérant du Mexique, accompagné de ses deux fils; le duc d’Albe, les princes Colonna, Virginius Urbin d’Anguillara, qui avait assisté Charles-Quint dans l’expédition contre Tunis; Ferdinand de Cordoue, Ferdinand Gonzague, vice-roi de Sicile; Bernardin de Mendoza, capitaine général des galères espagnoles, et André Doria, commandant en chef le mouvement naval.

Après bien des retards, cette flotte formidable appareilla, dans les premiers jours d’octobre, époque fatale, où les vents de l’équinoxe dominent en maîtres dans les parages de l’Algérie. Hassan Aga, pris au dépourvu, fit ses efforts pour résister à cette invasion : il ajouta de nouvelles fortifications à celles qu’avait déjà fait construire Khair-Eddine, fit armer toutes les batteries de la marine, et flanquer de tours le mur d’enceinte qui enfermait Alger du côté de terre. Pendant ces préparatifs, il affecta de se montrer à la multitude, tranquille et comme assuré du triomphe. Il défendit aux habitants, sous peine de mort, de quitter la ville; puis fit raser tous les jardins et abattre tous les arbres qui avoisinaient la ville. Les forces dont il disposait alors n’étaient pas considérables : il n’avait que 800 Turcs de l’odjak, auxquels il avait donné pour auxiliaires un corps de 5,000 hommes, levé à la hâte et composé d’Algériens, niais surtout de Maures d’Andalousie, qui maniaient très adroitement l’escopette ou se servaient d’arcs en fer d’une grande puissance. Dans la plaine, il comptait sur les Arabes et les Kabyles. Tels étaient les moyens de défense d’Hassan; il est facile de voir qu’ils se trouvaient bien inférieurs ceux des chrétiens.

Quoi qu’il en soit, le 19 octobre, le saheb el nadour (l’officier de la lunette) vint annoncer à Hassan que l’on découvrait à l’horizon une flotte immense. Hassan parcourt aussitôt à cheval les divers quartiers de la ville, examine minutieusement tous les préparatifs, assigne à ses officiers les positions qu’ils doivent occuper; puis il se rend à la porte Bab-Azoun, où il pensait que commencerait l’attaque, et monte à la batterie qui défendait cette partie des fortifications. De là, son œil pouvait embrasser toute l’étendue de la baie, le rivage et les premières crêtes du Sahel, qui commençaient à se couronner de burnous blancs. Dès que les divers chefs de poste aperçurent Hassan sur la plate-forme de la batterie, ils s’empressèrent de le saluer par une décharge générale de leurs armes à feu. Le grand drapeau national d’Alger, formé de trois bandes de soie, rouge, verte et jaune, se déploya majestueusement au-dessus de la porte de Bab-Azoun, tandis que les tours, les forteresses, les remparts, se hérissaient d’armes, se pavoisaient de drapeaux de diverses couleurs, la plupart chargés de symboles mystiques ou de versets du. Coran. Les Algériens étaient remplis de confiance car une prédiction avait dit que les Espagnols seraient détruits dans trois expéditions différentes, dont une commandée par un grand prince, et qu’Alger ne serait prise que par des soldats habillés de rouge (La dernière partie de cette étrange prédiction ne devait s’accomplir que trois siècles plus tard les pantalons garance et les retroussis rouge des habits de nos soldats justifièrent, en 1830, aux yeux de cette population fanatique, le pronostic de la devineresse).

Le 21 octobre, la flotte impériale, complètement ralliée, se trouvait dans la baie d’Alger; le 23 seulement, elle put opérer son débarquement. On choisit cette partie de la plage qui avoisine la rive gauche d’El-Harrach, située au pied des hauteurs qui dominent la plaine de Mustapha. Monté sur la poupe de la Réale, qui portait l’étendard impérial, Charles-Quint dirigea cette opération. Toutes les galères, pavoisées de leurs couleurs nationales, étalaient leurs rames et disputaient de vitesse pour faire arriver les transports mouillés au large et les rapprocher du rivage, tandis que les bateaux plats prenaient les soldats et les déposaient à terre. Sur la plage, on voyait une multitude compacte d’Arabes, les uns à pied, les autres à cheval, défier les Espagnols en élevant leurs armes au-dessus de leur tête, et en agitant les pans de leurs burnous. Leur nombre augmenta surtout lorsque le débarquement commença, ils tentèrent même de s’y opposer; mais les galères qui s’étaient rapprochées de terre soutinrent cette opération difficile par des bordées bien nourries, qui forcèrent les Arabes de se tenir à distance. Aussitôt que l’infanterie fut entièrement débarquée, Charles-Quint, qui avait toujours présente à l’esprit sa conquête de Tunis, envoya à Hassan un parlementaire pour le sommer de se rendre. « Dis à ton maître, répondit celui-ci à l’officier espagnol, qu’Alger s’est déjà deux fois illustrée par la défaite de Francisco de Vero et de Hugues de Moncade, et qu’elle espère acquérir une gloire nouvelle par celle de l’empereur lui-même. » L’intimidation étant restée sans effet, il fallut songer à agir. Le 24 octobre, l’armée de Charles-Quint, divisée en trois corps, se porta sur Alger.

La première division, ou l’avant-garde, se composait des Espagnols commandés par Ferdinand de Gonzague; les Allemands formaient le corps de bataille; ils étaient commandés par l’empereur ayant pour lieutenant le duc d’Albe; l’arrière-garde, composée de la division italienne, des chevaliers de Malte et des volontaires, était sous les ordres de Camille Colonna. L’avant-garde occupait la gauche, c’est-à-dire le haut de la plaine; l’arrière-garde suivait le bord de la mer, et le corps de bataille gardait le centre. Dès que l’armée impériale se mit en mouvement, les Arabes ne cessèrent de la harceler, si bien qu’après six heures de marche elle n’avait pas avancé d’un mille; le soir elle prit position à El-Hamma, sans toutefois pouvoir goûter un seul instant de repos, car les Arabes continuèrent leurs escarmouches pendant toute la nuit.

Le 25, l’armée, après une marche difficile, constamment entravée par les attaques partielles des Arabes, parvint néanmoins à gagner les hauteurs qui dominent la ville. L’avant-garde se porta jusqu’auprès du ravin de Bab-el-Oued, et Charles-Quint s’établit, avec le corps de bataille, sur la même colline du Coudiat-el-Saboun où en l’année 1518 Hugues de Moncade avait pris position, et où fut construit plus tard le fort de l’Empereur. Son arrière-garde formait l’aile droite, et occupait tout l’espace compris depuis le pied des montagnes jusqu’au bord de la mer au cap Tafoura, là où est aujourd’hui le fort Bab-Azoun. La position était on ne peut plus avantageuse. Par cette manœuvre on avait isolé les Arabes de la ville, et des ravins profonds les tenaient éloignés de l’armée, il n’y avait plus qu’à commencer les travaux du siége. Charles-Quint fit débarquer sa grosse artillerie, et ordonna en même temps à la flotte de s’embosser le plus près possible de la place, afin de pouvoir la canonner simultanément par terre et par mer. Ni l’empereur ni ses généraux ne comptaient sur une longue résistance : les murs d’enceinte étaient très faibles, et l’artillerie des Algériens peu nombreuse; mais Alger avait pour elle de plus puissants auxiliaires : c’est-à-dire les orages qui jusque là l’avaient protégée, grâce au mauvais choix de la saison pendant laquelle on était chaque fois venu l’attaquer.

Dès l’après-midi du 25, le ciel était devenu tout à coup orageux, et de larges gouttes d’eau avaient humecté la terre. Vers le soir, le temps devint glacial; la pluie tomba en abondance, ruina les chemins, grossit les torrents, et les soldats sans abri étaient transis de froid. Pendant la nuit, survint une violente rafale : on entendait les câbles se rompre avec fracas; les navires chassaient sur leurs ancres, s’entrechoquaient les uns les autres, et finissaient par couler à fond. Cette nuit fut terrible pour l’empereur; sa douleur était poignante, mais rien ne trahissait au dehors ses émotions intérieures, et, constamment entouré de ses généraux et de ses principaux officiers, il s’efforçait de les rassurer par son calme apparent.

Au point du jour, un brouillard épais couvrait la plage et la pleine mer; la pluie n’avait pas cessé; il était impossible de rien distinguer à une faible distance. En ce moment de crainte et d’incertitude, on entendit, vers le bas de la montagne, non loin des murs d’Alger, des cris tumultueux: c’étaient les Turcs et les Maures, qui, profitant de l’orage et de la pluie, venaient attaquer l’armée impériale jusque dans ses retranchements. Les soldats de Charles-Quint coururent aux armes; mais leurs mousquets tout mouillés les servaient mal : les Maures, au contraire, armés d’arcs en fer, leur envoyaient une grêle de flèches qu’ils ne pouvaient éviter, le vent et la pluie leur battant au visage. Pour faire cesser cette lutte inégale, les Italiens et les chevaliers de Malte, car c’était l’arrière-garde qui se trouvait ainsi attaquée, voulurent combattre corps à corps; mais leurs ennemis, plus agiles et connaissant mieux les chemins, les esquivaient en se repliant sur Alger. Cette escarmouche se continua jusqu’aux portes de la ville. Alors les Turcs et les Maures, se voyant en sûreté, montent sur les remparts, et aux nuées de flèches font succéder des décharges de mousqueterie. Les Italiens, surpris et effrayés, se mettent à fuir; les chevaliers conservent seuls leurs rangs, et, malgré une nouvelle sortie, ils se replient en bon ordre.

A la vue du danger que court cette partie de son armée, l’empereur vient en personne, accompagné de ses fidèles Allemands, rétablir le combat. Les chevaliers, à leur tour, se sentant appuyés, reprennent l’offensive; ils chargent, quoique à pied, les cavaliers turcs; ils les refoulent dans les rues étroites et tortueuses du faubourg Bab-Azoun, et les pressent avec une telle vigueur qu’ils seraient entrés dans Alger avec eux, si Hassan Aga, pour prévenir ce danger, n’eût sacrifié une partie de son armée en faisant fermer précipitamment les portes. C’est à ce moment que le chevalier Ponce de Balagner, qui tenait déployé l’étendard de l’Ordre, furieux de se voir arrêté dans sa poursuite, se jeta contre la porte et y enfonça son poignard.

Bientôt après, les Turcs et les Maures, ralliés par Hassan, se précipitaient sur cette brave milice, qui formait l’arrière-garde pendant que l’armée chrétienne se retirait dans ses retranchements. Les chevaliers de Malte, après tant d’efforts, étaient trop accablés de fatigue pour résister à cette nouvelle attaque; ils voulurent néanmoins tenir tête à l’ennemi, et on les vit se former en bataille dans les gorges étroites qui avoisinent le pont des Fours. Mais leur courage ne servit qu’à illustrer ce lieu, qui depuis a retenu le nom de Tombeau des Chevaliers !

Ce fut au retour de ce déplorable engagement que la brume, venant à s’éclaircir, dévoila à l’armée de Charles-Quint les désastres de la nuit. Cent cinquante navires de diverses grandeurs étaient brisés sur la plage ou bien coulés à quelque distance, ne laissant apercevoir que l’extrémité de leur mâture. Presque tout ce qu’ils contenaient avait été submergé, et les hommes avaient péri, soit dans les flots, soit sous le yatagan des Arabes. La grosse artillerie, tout le matériel du siége, étaient perdus, car, avant que les ordres donnés par Charles-Quint eussent pu recevoir un commencement d’exécution, les bateaux de transport avaient été engloutis. Les soldats, qui n’avaient ni vivres ni tentes, contemplaient avec effroi le désastre de la flotte; leur douleur s’accrut encore lorsqu’ils virent les bâtiments qui avaient échappé à la tempête mettre à la voile et gagner le large. L’amiral se portait sur le cap Matifou. « Mon cher empereur et fils, écrivait André Doria à Charles-Quint en l’instruisant de cette manœuvre, l’amour que j’ai pour vous m’oblige à vous annoncer que, si vous ne profitez pour vous retirer de l’instant de calme que le ciel vous accorde, l’armée navale et celle de terre, exposées à la faim, à la soif et à la fureur de l’ennemi, sont perdues sans ressource. Je vous donne cet avis parce que je le crois de la dernière importance. Vous êtes mon maître, continuez à me donner vos ordres, et je perdrai avec joie, en vous obéissant, les restes d’une vie consacrée au service de vos ancêtres et de votre personne. » Cette lettre décida l’empereur à lever le siége. Voici les principales dispositions qu’il prit pour assurer sa retraite la prévoyance et le sang-froid qu’il mit à ordonner tous les détails de cette difficile opération l’honorent à la fois comme prince et comme guerrier.

Charles-Quint décida que l’artillerie et les bagages seraient abandonnés, que les chevaux de trait serviraient à la nourriture de l’armée jusqu’au moment où il serait possible de recevoir des vivres de la flotte ; puis il fit rassembler les blessés ainsi que les malades, et les établit au centre de la colonne. Sur les deux flancs il plaça les divisions allemande et italienne, et réserva pour l’arrière-garde les troupes qui avaient conservé le plus d’énergie: c’étaient les Espagnols et les chevaliers de Malte; la cavalerie fit aussi partie de ce poste d’honneur. Ainsi s’achemina vers le cap Matifou cette armée naguère si brillante et si pleine d’espérance; sa marche fut lente, pénible, semée d’obstacles. Les pluies avaient détrempé le sol et considérablement enflé les torrents. Les soldats, énervés par la disette, pouvaient à peine se tenir sur ce terrain fangeux; les Arabes les harcelaient avec une rage féroce, se précipitant comme une nuée d’oiseaux de proie sur ces malheureux qui tombaient de fatigue, et les massacraient sans pitié.

Les Turcs et les Maures ne dépassèrent pas les rives d’El-Harrach; ils retournèrent vers Alger, où de plus riches dépouilles les attendaient, laissant aux Arabes de la plaine et du Sahel le soin de poursuivre et d’inquiéter l’armée chrétienne. Ceux-ci s’acquittèrent si bien de leur tâche, que plus de deux mille cadavres jalonnèrent l’espace qui s’étend depuis Tafoura jusqu’à Matifou. Une fois arrivé en présence de la flotte, Charles-Quint pressa l’embarquement; mais, malgré ses soins et sa diligence, il perdit encore un grand nombre de soldats, et ne parvint à ramener en Espagne que la moitié de son monde. Les conséquences de cette désastreuse expédition ont pesé pendant plus de trois siècles sur l’Occident, car c’est à la terreur que répandit dans tous les états de la chrétienté la nouvelle de cette fatale défaite qu’il faut attribuer la résignation avec laquelle l’Europe supporta si longtemps l’insolence des Barbaresques jusqu’au jour enfin où la France, prenant en main la cause de la civilisation, vint chasser les pirates de leur repaire et venger le grand empereur.