'AMIRAL Duperré fit vivement accoster la plage par le navire à vapeur le Nageur, qui présenta successivement ses flancs à la batterie turque et ouvrit le feu. Aussitôt l’escadre de réserve, qui louvoyait en attendant que les signaux de l’amiral l’appelassent, vira de bord et se prépara au combat. Aux derniers rayons du soleil, le canon des dunes de Sidi Ferruch se tut tout à coup; les broussailles, au milieu desquelles peu d’instants auparavant on avait vu voltiger les chlamydes des Turcs et les burnous des Arabes, devinrent désertes.; puis, le croissant de la lune se détacha des cimes de l’Atlas, les feux des bivouacs ennemis scintillèrent au milieu des chênes verts et des figuiers de Barbarie; les vaisseaux allumèrent leurs fanaux, et un silence profond qu’interrompaient seulement par intervalles le bruit des vagues et le cri des chacals, régna bientôt sur la flotte française et dans le camp des Arabes. On était à la veille d’une grande journée !

Le 14, à la pointe du jour, les navires de la deuxième escadre, ayant à bord la première division de l’armée, se forment en ligne parallèle au rivage; la première escadre et la réserve se placent en arrière; le convoi et la flottille sont groupés entre les escadres et le rivage. Au signal du débarquement, donné par le vaisseau amiral, toutes les embarcations sont mises à l’eau. Cette manœuvre s’accomplit sans confusion, et, on un instant, la première et la deuxième division de l’armée (vingt mille hommes) furent placées dans les chaloupes; en même temps, dix pièces de campagne et une batterie de montagne accompagnées de quatre cents canonniers, s’installaient sur des chalands, toutes prêtes à être mises en batterie; le génie, embarqué sur six bateaux génois ou catalans, occupait les ailes de la flottille. Tous ces préparatifs s’effectuèrent avec une merveilleuse précision. M. le capitaine de vaisseau baron Hugon était chargé de la direction supérieure du débarquement; M. Remquet, capitaine de frégate, major de l’armée navale, avait la conduite particulière de la première ligne; M. le capitaine de frégate Salvy, commandant en second le vaisseau amiral, était chargé de la deuxième ligne; M. Casy, capitaine de frégate, dirigeait la troisième ligne; la quatrième était sous les ordres de M. Lefebvre, lieutenant de vaisseau. Chaque canot remorqueur était commandé par un aspirant, et chaque bateau transportant des troupes était monté par un élève de marine.

Lorsque tout fut disposé, les remorqueurs entraînèrent vers le rivage les bateaux chargés de soldats et d’artillerie; l’aspect de ces phalanges flottantes était majestueux; elles s’avançaient lentement et avec ensemble, observant un profond silence, que rendaient plus solennel encore les légères vapeurs qui les entouraient; on n’entendait que le bruit cadencé des rames qui frappaient la lame, et bientôt on ne distingua plus que dos masses confuses qui se perdaient au milieu du brouillard. La flottille se trouva bientôt à une très petite distance de la terre; alors quelques pièces d’artillerie et des fusées à la congrève ouvrirent le feu dans la direction des batteries ennemies, et contre tous les mouvements de terrain qui pouvaient favoriser une embuscade; puis les marins, ayant de l’eau jusqu’à la ceinture, se mirent à haler les bateaux pour les faire échouer sur le sable. Mais les soldats, impatients de gagner le rivage, se jettent dans l’eau aussitôt qu’ils peuvent aborder sans mouiller leurs gibernes. Grâce à cette louable émulation, toute la plage fut en un instant hérissée de baïonnettes. Les brigades Achard et Porret de Morvan sont les premières à se former en ligne, tandis que deux braves marins, Sion, chef de la grande hune de la frégate la Thémis, et Brunon, matelot de la Surveillante, s’élancent vers la tour de Sidi Ferruch, l’escaladent et y arborent le drapeau français. Cette action solennelle fut saluée par les acclamations unanimes de l’armée et par le canon de la flotte. En ce moment, le général en chef et son état-major abordaient la plage algérienne.

La première division, une fois formée, se disposa à marcher immédiatement contre les dunes occupées par les Arabes, dont l’artillerie faisait un feu assez bien nourri. L’ennemi avait pris en dehors de la presqu’île une position que défendaient trois batteries échelonnées; il montrait sept à huit mille hommes presque tous Arabes; des Turcs servaient les bouches à feu. Différer l’attaque, c’eût été exposer l’armée à des pertes considérables le général Berthezène donna donc l’ordre de s’avancer par bataillon en masse vers la gauche de la position que l’ennemi occupait, et de tourner ses batteries. Le terrain n’était que faiblement accidenté; mais les fortes broussailles dont il était couvert rendaient la marche difficile. L’ardeur de nos soldats triompha de ces obstacles; ils s’élancent au pas accéléré, chassant devant eux une horde de cavaliers arabes qui cherchaient à s’opposer à leur passage, et se trouvent en un clin d’œil au pied des redoutes. Pour seconder ce mouvement, l’amiral Duperré faisait prendre en écharpe les batteries ennemies par l’artillerie des bateaux à vapeur le Nageur et le Sphynx, qui se trouvaient dans la baie de l’ouest, et par celle de la corvette la Bayonnaise et des bricks la Badine et l’Actéon, mouillés dans la baie orientale. Les feux combinés de ces cinq navires, partant des deux côtés de la presqu’île, firent de grands ravages dans les rangs ennemis et y jetèrent l’épouvante. Les redoutes ainsi attaquées furent tournées et enlevées en un instant; deux jeunes officiers du 3e de ligne, MM. de Bourmont et Bessières, y entrèrent les premiers, et tous les hommes qui les défendaient, horde confuse et indisciplinée, se retirèrent précipitamment et dans le plus grand désordre. Ce premier succès, d’un si favorable augure, et qui inspira tant de confiance à nos troupes, ne nous coûta qu’une centaine d’hommes mis hors de combat. Onze pièces de canon et deux mortiers richement ciselés, qui avaient appartenu à l’armée de Charles-Quint, furent les trophées de cette journée.

Pendant que la première division se portait ainsi en avant, la seconde opérait son débarquement, et chaque brigade allait successivement se placer en arrière de la précédente, pour soutenir la division engagée. Grâce à l’infatigable activité que déployèrent nos marins, à deux heures après midi les trois divisions d’infanterie, une partie des sapeurs et des canonniers, toute l’artillerie de campagne, une grande quantité de vivres et soixante-quatre chevaux, étaient réunis dans la presqu’île. Longtemps avant le débarquement, on avait arrêté le projet de faire de Sidi Ferruch une place de dépôt, fermée du côté de terre par une ligne continue de fortifications : le général Valazé se mit aussitôt à l’œuvre; et deux mille cinq cents hommes furent immédiatement employés à creuser les fossés, à élever les escarpes, à planter les palissades.

Après s’être emparée des batteries ennemies, la première division prit position à la hauteur de celle de ces batteries qui était le plus éloignée du point de débarquement, et reçut l’ordre d’en tourner les pièces contre l’ennemi. Sa gauche s’étendait jusqu’à la mer; l’espace qui resta vide sur la droite fut occupé par la division Loverdo. La division d’Escars s’établit en partie dans la presqu’île, et en partie au-delà du tracé des ouvrages. Le quartier général s’installa dans la tour de Sidi Ferruch et ses dépendances.

Le marabout d’Esseïd-Efroudj est l’un des plus beaux des environs d’Alger il était alors l’objet d’une vénération toute particulière de la part des fidèles musulmans, qui attribuaient aux reliques qu’il renferme une puissance sans bornes pour attirer ou conjurer les tempêtes; aussi le considéraient-ils comme le meilleur des auxiliaires pour repousser la flotte française. C’est sans contredit à cette stupide croyance qu’il faut attribuer le peu de résistance que rencontra notre débarquement sur cette plage si bien gardée. Les dépouilles du santon reposent dans une grande salle couverte d’un dôme octogone, où l’on ne pénètre qu’à travers d’autres salles et une cour formée de murs élevés. La châsse qui renferme ses restes est artistement incrustée de bois précieux; mais des amulettes en corail, en argent ou en verroterie la recouvrent en entier. Des bannières et des pièces de soie de différentes couleurs, offrandes de pieux pèlerins, décorent les murs de la salle. Le général fit religieusement respecter tous ces objets et se logea dans la chapelle, seule pièce habitable du marabout. Sur le donjon de la tour il fit établir un télégraphe pour correspondre avec la flotte.