11. - EXPÉDITION DE CHARLES-QUINT

LE SIÈGE D'ALGER PAR CHARLES-QUINT, VU PAR LES MUSULMANS

Dans le «bulletin trimestriel de Géographie et d'Archéologie» de la Province d'Oran, tome X, année 1890, page 171 figure une importante étude de M. R. Basset «Documents musulmans sur le siège d'Alger par Charles-Quint en 1541 ».

En ce qui concerne les sources musulmanes, d'après M. R. Basset : « Celles connues jusqu'à présent sont au nombre de quatre... La plus importante de toutes est celle désignée parfois sous le nom de Manuscrit du Mehkeme. Il en existe deux copies à la Bibliothèque-Musée d'Alger... Ce récit aurait été conservé dans les archives de la mahkama d'Alger. Il est bien manifestement l’œuvre d'un témoin oculaire ; peut-être même certaines partie, furent-elles empruntées au rapport que Hassan Agha expédia à Constantinople. Le texte arabe, le seul qui nous reste jusqu'à présent, fut traduit du turc ; une note du manuscrit 1100, que j'ai suivi dans cette édition, dit à la fin du récit : j'ai écrit ceci d'après un livre où se trouvent des relations en langue étrangère ».

La flotte chrétienne apparut un mercredi, trois jours avant la fin de Djoumada second, 948. Le jeudi, au moment de l'as'r (vers trois heures de l'après-midi), elle jeta l'ancre dans la baie de Tementfous (Matifou) en vue d'Alger. On rapporte qu'en manœuvrant, un des pavillons tomba à la mer, ce que virent les Algériens, ils reprirent confiance et reconnurent qu'ils seraient victorieux de leurs ennemis.

Le débarquement de ceux-ci eut lieu le dimanche suivant, un peu avant le déclin du soleil. Le roi d'Espagne descendit à terre entouré de ses soldats, au nombre, dit-on de 90.000. Les Musulmans voulurent les empêcher de débarquer, mais les vaisseaux tirèrent contre eux depuis la mer et ils laissèrent le champ libre aux ennemis qui purent descendre à terre. Ils passèrent la nuit (du dimanche au lundi) près de la ville dans un endroit appelé et H'ammah.

Il y avait un des principaux Turcs, du nom d'El-Hadj Bacha qui résolut d'aller attaquer la nuit les Chrétiens. On lui ouvrit les portes de la ville, il prit un étendard à la main et sortit avec une troupe nombreuse de musulmans. Cette sortie eut lieu lorsqu'il restait encore un quart de la nuit. Les infidèles ne s'en doutèrent pas, car la saison était pluvieuse, et on était au mois d'octobre, dans les jours qui marquent la fin de la campagne maritime d'été. Les Musulmans jetèrent du désarroi parmi eux et firent une décharge de fusils en une seule fois. Ils lancèrent aussi des flèches ce qui causa un trouble extraordinaire. Le roi s'éveilla en sursaut, appela les grands et les courtisans les plus familiers et leur dit

« Est-ce là ce que vous m'annonciez que les Algériens ne tiendraient pas devant notre attaque ? Voyez ce qu'ils font cette nuit ! » Les Musulmans rentrèrent dans la ville après avoir tué beaucoup d'ennemis.

Le lundi, les Chrétiens se mirent en marche vers la ville ayant avec eux le tyran, et s'approchèrent des murailles, en bon ordre ; ils ressemblaient aux yeux des habitants, à des masses de fourmis noires remplissant la plaine. Il y avait parmi eux 4.000 cavaliers : on commença à leur envoyer, de remparts, des coups de canon, des balles et des flèches. Ce jour-là des soldats turcs marchèrent au combat et montrèrent une grande valeur entre autres : El H'adj Bacha, El H'adj Mâmi, Khidr, El H'adj Bekir, qui livrèrent jusqu'à la nuit une bataille acharnée. Les ennemis revinrent à Ras Tafourah où ils établirent. leur campement. Ils s'emparèrent de toutes les collines et se disposèrent à attaquer la ville. Les canons des Musulmans firent des décharges et l'ennemi dut perdre l'espoir d'occuper Alger. Ils plantèrent leurs étendards déployés sur le Koudiat es-Saboun (La colline du savon. Actuel Fort l'Empereur.) et songèrent à attaquer Alger à cet endroit, mais les habitants faisaient des décharges de tous côtés et les coups arrivaient fréquemment sur les vaisseaux qui étaient en mer. Telle fut la journée du lundi, la première; où ils se mirent en marche contre Alger.

Le mardi, Dieu Très Haut envoya, vers la fin de la nuit, une tempête violente qui rompit les câbles des navires ; ils dressèrent les mâts de peur de périr, mais le vent ne cessa d'augmenter. L'amiral, qui se nommait Andoria (André Doria) eut l'esprit troublé comme tous ceux qui étaient à bord des navires. L'ouragan violent envoyé par Dieu, poussa la flotte contre le rivage : les vaisseaux périrent sur les rochers, les esclaves musulmans s'en évadèrent et les gens d'Alger coururent exterminer les marins chrétiens, jusqu'au dernier. Le tyran vit ses navires submergés et détruits, sa puissance brisée, son éclat éteint et l'abaissement qui le menaçait.

Alors les habitants, de la ville firent, de bonne heure, le mardi, une sortie pour combattre les Chrétiens et détruire leurs forces, reconnaissant que Dieu leur donnait la victoire sur ses ennemis. Ils en vinrent aux mains et le combat fut livré sur les collines. Les chefs de l'armée chrétienne allèrent trouver le tyran et lui dirent : « Prince, debout, viens combattre en personne, car le camp est sur le point d'être enlevé ». Alors, il marcha à la bataille avec ses soldats. Les Musulmans reculèrent jusqu'à Ras Tafourah tandis que les infidèles redoublaient leurs efforts et les assaillaient comme des chiens. Les nôtres reculèrent encore jusqu'à l'endroit appelé Mel'ab et Korat (le jeu de Mail) puis au Quantarat el Ofrân (le Pont des Fours). A cette vue, les troupes chrétiennes s'entassèrent, pareilles à une mer qui déborde, poussèrent de tous côtés des clameurs contre les nôtres et les serrèrent de près. Les Musulmans se retirèrent alors vers Sidi Abou't Toqat. Ils lancèrent à ce moment de grands cris contre les infidèles et les frappèrent à coups de pierres et de flèches. Ce jour-là la pluie tomba à torrents. Les Musulmans reprirent courage, chargèrent les Chrétiens de tous côtés et les repoussèrent jusqu'au camp. Puis ils rentrèrent en ville.

Le mercredi, les ennemis reconnurent qu'ils devaient renoncer à Alger et s'estimer heureux s'ils sauvaient leurs vies. Les vaisseaux s'approchèrent du rivage, et l'amiral Andoria (André Doria) débarqua plein de tristesse. Il alla trouver le tyran dans son camp et, après l'avoir salué comme il convenait, il lui dit : « Prince, n'ai-je pas déconseillé l'expédition d'Alger ? Vois-tu le résultat que je t'avais prédit ? - A présent, viens chercher ton salut, car si les gens des vaisseaux périssent sur le rivage, comment cette armée reviendra-t-elle dans notre pays ? J'irai t'attendre à Tementfous ; hâte-toi de te mettre en marche avec les soldats qui sont avec toi pour t'embarquer sur le reste de la flotte et rentrer sain et sauf dans ton royaume ».

Alors le tyran quitta Alger et campa près de l'oued el H'Arrach. La faim pressait les ennemis : ils mangèrent 400 chevaux et passèrent cette nuit sous des torrents de pluie, tandis que les Arabes et les Kabyles lançaient sur eux des balles et des pierres et les attaquaient à l'improviste.

Le jeudi, le tyran, en examinant la rivière, s'aperçut qu'elle était grossie par les pluies. Cette vue l'effraya : il consulta les chefs pour savoir comment il passerait sur l'autre rive. Ils attachèrent les mâts des vaisseaux brisés et passèrent ainsi. Quand ils furent de l'autre côté, les cavaliers arabes fondirent sur eux avec de grands cris et en tuèrent une quantité considérable. Le combat ne cessa que lorsqu'ils arrivèrent à Tementfous. Le roi y demeura quelques jours jusqu'à ce que l'agitation de la mer fut calmée. Alors il s'embarqua sur les vaisseaux qui restaient et s'en retourna dans son pays croyant à peine à son salut. Il perdit un grand nombre de vaisseaux de guerre et de transport, petits et grands, des galères et des galiotes, de grands canons, et abandonna beaucoup de femmes et d'enfants qui étaient venus avec lui ; il n'en échappa pas un seul. Leur nombre fut de 1.300. Aucun cheval ne revint, les uns périrent dans le combat, les autres furent mangés : bref, il laissa des richesses incalculables aux Algé riens.

Fin de l'histoire de l'expédition de l'Empereur à Alger.

Je l'ai écrite d'après un livre où se trouvent des récits en langue étrangère (turke).

 

LE MIRACLE DU BÂTON DE OUALI DADA (Le tombeau de ce saint se trouve dans l'enceinte du sanctuaire de Sidi-Abd-er-Rahman ; il est encore l'objet de la vénération des fidèles.)

Le souvenir de Ouali Dada, saint homme d'origine turque et que sa titulature funéraire nous donne pour un çoûfi (Équivalent musulman de moine, ermite. Le çoûfi se distinguait par le vêtement de laine (çoûf) qui était le costume des mystiques, des ascètes et de ceux vivant en confrérie.), est attaché à l'un des faits les plus marquants de l'Histoire d'Alger. Le 23 octobre 1541, Charles-Quint, ayant débarqué ses troupes sur la rive gauche de l'Harrach, s'était avancé à travers la plaine et avait gravi la hauteur du Koudiat es-Saboun d'où il menaçait Alger. L'armée, qui comptait des Espagnols, des Italiens, des Allemands, et des Français, était très forte. Les Algérois, dit-on, songeaient à capituler. C'est alors que Ouali Dada, ayant parcouru la ville pour relever les courages défaillants, entra dans la mer jusqu'à la ceinture et, la frappant du bâton qu'il tenait à la main, souleva la terrible tempête...

On sait le reste. La pluie diluvienne et le vent glacé paralysèrent les assiégeants, qui n'avaient pu être ravitaillés. Les Algérois firent une sortie et culbutèrent ceux qui étaient les plus voisins de la mer. C'étaient des Italiens, qui refluèrent en désordre sur le gros de l'armée. Les chevaliers de Malte, Villegaignon, Savignac et les autres, rétablirent la situation. Cependant il fallait battre en retraite, se rembarquer au milieu de la tourmente, qui, après une accalmie, devenait d'heure en heure plus furieuse. Une partie de la formidable armada, qui comptait plus de cinq cents navires, se brisa sur la côte ou sombra au large. Événement considérable. Le désastre de Charles-Quint allait, pendant longtemps, décourager l'Europe. Alger réputée invincible, allait connaître une prospérité qu'elle n'aurait pas osé espérer jusque-là. Ouali Dada put en voir les effets. Il mourut en 1554 et, pendant ces treize années de sa vie on ne signale aucun fait notable. Mais cela importe peu. Il avait eu son heure historique. Ce que le peuple d'Alger rapportait de lui pouvait lui mériter la vénération unanime, car, au moment des plus grandes épreuves, il avait, avec son bâton, fixé le destin de la cité.

Georges , MARAIS

Feuillets d'El Djezaïr, Juillet 1941.