E 2 octobre, le bateau à vapeur qui porte le courrier de France conduit le maréchal Clauzel, M. de Loynes et M. de Mirbel.

Le même jour le prince visite successivement l’hôpital civil, le collège et le môle, dont les importants travaux attirent toute son attention.

En rentrant au palais, S.A.R. admet en sa présence l’ambassade d’Abd-el-Kader ; Kouder-ben-Redah, kaïd des Hadjoutes et l’un de nos plus mortels ennemis, remet les lettres et les présents de l’émir, quatre autruches, quatre gazelles, deux chevaux, un bel équipement de cheval et des peaux de lions. Les envoyés se retirent comblés de riches cadeaux pour l’émir et pour eux.

Cette journée est terminée par une grande réception des officiers, des colons et des Maures.

Le prince part le lendemain pour les camps de l’est. Le temps est chaud, lourd et nuageux. Un soleil brûlant se montre par intervalles à travers les pesantes vapeurs de l’atmosphère. L’orage gronde pendant toute la journée, et nous suit à travers tout le pays de Hamma. Après avoir laissé derrière nous le délicieux café des platanes, nous arrivons aux marais de la Maison-carrée, où, sous un bois de lauriers roses en fleurs, l’Aralch endormi répand ses exhalaisons pestilentielles : les indigènes seuls peuvent résister, dit-on, à ces mortelles influences.

Nous traversons un pont turc jeté sur cette rivière pernicieuse, et nous atteignons au galop le sommet d’une montagne où s’élève la Maison-Carrée, ancienne caserne de la milice turque : elle est gardée aujourd’hui par les coulouglis d’Oued-Zeytoun, qui se promènent lentement sur les murailles, le fusil appuyé sur l’épaule d’une main nonchalante, tandis que l’autre main se cache sous les plis de la ceinture démesurée qui leur sert à peu près de vêtement.

On aperçoit, à gauche, la ferme de la Rassauta, cultivée par des Français. Après cela, les cultures disparaissent graduellement ; elles sont remplacées par un long espace aride ou négligé, au delà duquel se découvrent enfin de nouveau quelques champs cultivés par les Arabes de cette contrée qui se sont rangés à notre domination. La route est excellente, et nous franchissons dix lieues en trois heures.

Les camps de l’est se composent du camp du Fondouck, du camp de Kara-Mustapha, et des postes détachés de Boudouaou, occupés par les Oued-Zeytoun.

Les ouvrages des camps de l’est ont, comme ceux de Blidah et de Coléah, ce caractère de régularité, de force, d’ordre et de stabilité que le brave et habile maréchal Valée a su imprimer à toutes ses œuvres dans ce pays. Les positions sont élevées et à plus de quatre lieues de tout marais, dans une terre salubre et fertile.
Au nord du Fondouck, on aperçoit la mer, dont on est plus séparé que par la riche plaine de Boudouaou, théâtre mémorable d’un glorieux combat livré aux Arabes par le chef de bataillon la Torré du 2e léger, qui, avec neuf cents hommes de ce régiment, quarante-cinq cavaliers et deux obusiers de campagne, repoussa victorieusement l’attaque de cinq mille fantassins et de quelques centaines de cavaliers. Boudouaou, qu’un moment d’erreur nous avait fait abandonner, fut enlevé par une vigoureuse charge à la baïonnette, et l’ennemi, après un combat acharné, s’enfuit en désordre, en abandonnant une partie de ses morts sur le champ de bataille.

En suivant de l’œil le tour de l’horizon, on aperçoit cet amas de pierres blanches qui annonce Alger de si loin, la plaine immense qui l’entoure et va se perdre dans l’azur du ciel, et puis l’Atlas ; et, sur sa droite, le Gibel ou Djebel-Ammal, montagne aux formes anguleuses et brisées, dont la pente abrupte est parcourue par la route qui mène à Hamza, en traversant Benini et Aïn-Sultani. Sous ses pieds coule l’Oued-Kaddra, dominé par un blockhaus. Jusqu’ici la rive française de l’Oued-Kaddra est presque déserte, et la rive opposée se couvre d’une population nombreuse qui préfère le joug pesant de l’autorité orientale à la douceur de nos lois. Une administration paternelle, comme on pourra l’obtenir de la pacification, étendra facilement cette portion de nos conquêtes. L’art de soumettre définitivement un peuple, c’est celui de s’en faire aimer.

Le jeudi 3 octobre, c’était jour de marché au Fondouck. Le long du cours desséché de l’Hamise, autour d’un palmier chargé de régimes de dattes se pressaient un millier d’arabes avec leurs chevaux, leurs chameaux, leurs ânes, leurs marchandises, et tout l’attirail de tapis et de sacoches que ces populations nomades traînent après elles ; pas un Européen, pas un musulman des villes ne se faisait remarquer dans cette multitude mobile qui vient, qui campe et qui passe après avoir repris haleine, incessamment tourmentée du besoin de se répandre et de changer de ce ciel et solitude.

En passant au milieu de ces groupes, nous observons avec surprise que les femmes kabyles, qui marchent le visage découvert, ont, pour la plupart, une croix bien marquée parmi les tatouages de leur front. On dit que cet usage remonte à l’invasion des vandales. Les vainqueurs ayant exempté de tous impôts les populations chrétiennes, celles-ci, pour éviter toute contestation, adoptèrent généralement le signe d’une croix tatouée sur le front, et les kabyles ont conservé cette coutume en changeant de religion, comme ils avaient conservé jadis, pendant qu’ils étaient chrétiens, plusieurs pratiques du paganisme. Ces traces intéressantes du règne des idées chrétiennes parmi les peuples du littoral de l’Afrique, burinées au front en caractères que les générations se transmettent sans en comprendre le sens, sont peut-être une espérance pour l’avenir, en même temps qu’un témoignage du passé.

Le 48e de ligne et deux compagnies de la légion étrangère occupent les forts de l’est. Auprès d’un bois de lauriers roses sont rassemblés les soldats de la tribu d’Oued-Zeytoun, qui fut presque entièrement massacrée, il y a dix-huit mois, par Abd-el-Kader, en châtiment de son alliance avec les Français. Le maréchal a recueilli les débris de ce peuple fidèle et malheureux dans des terres situées au delà de la ferme de Ragahia.

La revue des troupes nous présente, unis sous notre drapeau, mais aussi distincts d’aspect que de caractère, les cavaliers arabes, toujours à cheval, toujours enveloppés de leurs amples burnous, et les coulouglis turcs, coiffés d’énormes turbans, affublés plutôt qu’habillés de vestes courtes, de larges ceintures et de culottes flottantes. Ceux-ci sont à pied, et cette dernière milice est renommée par son dévouement, comme l’autre par son inconstance. L’appel à la nationalité arabe dut paraître, aux premiers jours de la conquête, une idée féconde et puissante, mais ce fut une grande faute. Cet appel, trop bien entendu, nous fit perdre d’utiles alliés, et nous donna de dangereux ennemis.

A notre retour vers Alger, cent cinquante cavaliers de Krachna nous procurent le spectacle d’une razzia ; ils simulent l’enlèvement d’un troupeau qu’ils ne tardent pas à chasser devant eux au galop de leurs chevaux, en tournant autour de lui comme les chiens du berger. A cette allure, les bestiaux font plus de deux lieues à l’heure ; et c’est ce qui rend les vols de ce genre si fréquents et si faciles chez ces peuplades accoutumées depuis l’enfance à cet exercice.

L’orage qui nous menaçait depuis le matin fond, sur nous à notre arrivée à Alger, et cette journée fatigante se termine par une tempête.