près une longue pluie nocturne, la température redevient comme à l’ordinaire, d’une pureté délicieuse, et l’air rafraîchi se charge d’exhalaisons parfumées, mais la terre détrempée ne permet plus d’excursion.

Le 5 octobre le prince, accompagné du général Rulhières et du comte Guyot, visite quelques fermes européennes situées dans le cercle de Beni-Moussa. Après Kouba et avant le gué de l’Aratch, on traverse des pays cultivés avec soin, auxquels succède une campagne couverte de palmiers nains, et on descend de là dans le plaine. C’est un de ces jours météoriques où les phénomènes du ciel ajoutent encore à l’imposante majesté de la nature. De nombreux arcs-en-ciel, et surtout un spectre solaire d’une grande étendue, peignent de lumières fantastiques la surface immense de la Metidja. Une vaste prairie se déploie devant nous, couverte de riches troupeaux.

Un pont romain, qu’avoisine un groupe de sept palmiers dont les fines aigrettes se découpent de loin sur le fond resplendissant de l’horizon, nous conduit aux habitations de la jeune colonie. L’œil se repose bientôt sur ces belles fermes, annoncées par des bouquets d’arbres d’une vigueur surprenante, qui entourent chaque habitation.

On compte ainsi près de cinquante fermes habitées par des Européens : chacune est d’une contenance moyenne de deux mille arpents, disposés d’une manière presque circulaire autour de l’orangerie, avec une prise d’eau régulière et un bosquet de bois, qui est communément d’une cinquantaine d’arpents.

Le point dont nous parlons, Bouffarik et la Regahia, sont les centres futurs de la colonisation dans la Mitidja.

Les belles fermes de MM. De Saint-Guilhem, de Montagu, Tobeler et de Vialar, attirent particulièrement l’attention du prince royal. Un déjeuner lui est servi sous un quinconce de bergamotiers chez M. de Saint-Guilhem.

A l’un de ses précédents voyages à Bouffarik, le prince avait vu entrer un jour, dans la maison où il était descendu, une négresse de la tribu de Baïdala. Cette femme éplorée montrait un bras ankylosé qu’un maître barbare avait rompu quelques mois auparavant, dans un accès de fureur. La malheureuse fuyait de nouvelles tortures, et son bourreau entra bientôt, réclamant la pauvre esclave. La garder c’était porter atteinte à la propriété ; la rendre c’était la livrer à une mort certaine : le prince la racheta au prix élevé que le maître fixa lui-même.

Ce n’était pas assez, car cette infortunée devait retomber tôt ou tard sous une nouvelle servitude. Le prince, vivement ému, pria le colonel Marey de trouver un mari à la négresse parmi les spahis noirs. Un maréchal des logis la conduisit le soir même chez le cadi, libre, consolée et joyeuse.

Cette circonstance s’étant présentée à la mémoire du prince, il s’informe du couple noir et apprend avec satisfaction que ce ménage improvisé est parfaitement heureux.

L’orage nous accompagne à notre retour à Alger, comme il l’avait fait après notre visite des camps de l’est.

Le dimanche 6 octobre, le prince se dirige vers le Phare, accompagné par le maréchal gouverneur comte Valée et par le maréchal Clauzel, en traversant avec peine la foule qui couvre les quais et les terrasses.

On remarque dans le port le bâtiment des pèlerins de la Mecque ; des figures bizarres se pressent confusément sur le pont pour voir le fils du sultan français. Bientôt le Phare et le Crocodile doublent le môle ; le ciel, menaçant dès le matin, se dégage peu à peu des vapeurs qui l’ont obscurci, le temps s’embellit et s’éclaire, le vent est debout, la houle est forte, Alger s’éloigne et s’efface, et nous ne tardons pas à voir disparaître entièrement ce vieux nid de vautours de la navigation dont nos armes ont délivré la Méditerranée.