ÉJÀ Philippeville compte mille sept cents âmes, outre la garnison et le personnel de l’administration ; et lorsqu’on voit cette cité européenne s’élever sur un point où le drapeau français ne flotte que depuis un an, jour pour jour, on croit à peine à cette espèce de miracle de la volonté persévérante de l’administration, secondée par le zèle et le courage des colons.

Le premier soin du prince est d’aller visiter les hôpitaux, dont le déplorable aspect devait lui causer une profonde affliction. Il reste heureusement aux princes, et c’est une des plus douces attributions de la grandeur, le pouvoir de réparer, jusqu’à un certain point, les maux encore réparables. Le mal dont nous parlons n’était pas sans remède, et on n’en conservera bientôt d’autre souvenir que celui de la constance héroïque avec laquelle il a été supporté.

Le 61e régiment a été atteint presque entièrement par la maladie, mais le ciel a permis que la mortalité ne fût pas grande. L’insalubrité de cette année, les grands travaux et les immenses constructions que les troupes ont terminés, en trop peu de temps peut-être, ont contribué à augmenter le nombre des malades dans une proportion aussi extraordinaire.

M. le duc d’Orléans passe en revue la première compagnie du génie, la première section d’artillerie, le 2e léger qui forme son escorte, le 61e de ligne et le 3e chasseurs. Après la revue, il parcourt la ville.

Un grand mouvement commercial tend à s’y établir : le port, les rues sont encombrées de marchandises. Le Roi pourra bientôt être fier de cette ville qui porte son nom, et dont la population, toute méditerranéenne, est animée d’un excellent esprit. Elle est uniquement gouvernée par le commandant de place, qui cumule avec l’autorité militaire toutes les fonctions judiciaires et administratives, et ce pouvoir exceptionnel, indispensable aux cités naissantes, a déterminé dans celle-ci les plus rapides progrès.

Le prince s’établit dans le logement qui a été préparé pour lui. La présentation des chefs arabes se fait avec gravité. S.A.R. accepte leurs présents, des chevaux blancs peints en rouge et en jaune, des dattes du désert et d’autres productions du pays. Les dons que leur rend le prince, et qui sont d’une magnificence vraiment royale, paraissent leur causer le plus grand plaisir. Malgré le respect que leur impose la présence du fils du Roi, et le cérémonial observé jusqu’alors, ils ne peuvent contenir l’expression de leur joie.

Les kabyles seuls, groupés derrière Ben-Aïssa, conservent une attitude austère ; ils affectent d’éviter tout contact avec les Arabes, et rien ne peut adoucir l’humeur ombrageuse et farouche qui caractérise cette race indomptée.

M. le duc d’Orléans tient à ces guerriers un langage digne et sévère, auquel répond avec verve et éloquence le chef des Kabyles de la Sassef, jeune homme basané, dont l’air martial est rendu plus sombre encore par un coup de yatagan qui sillonne sa figure et lui a emporté un œil.

Les discours des Arabes ont un caractère remarquable d’expansion et de dévouement : « ils sentent, disent-ils, que le régime français est plus juste et plus doux que celui des Turcs. La France peut désormais compter sur eux ; s’ils l’ont servie d’abord par soumission, ils la servent et la serviront désormais par reconnaissance. Leur intérêt personnel, ajoutent-ils, répond de la sincérité de leurs paroles ; car ils ont compris, à n’en pas douter, que toute espèce de changement serait désormais aussi funeste à la prospérité de la province qu’à son repos. » Le prince justifie les sentiments de confiance et d’affection qu’il inspire, en entrant avec bonté dans les moindres détails des affaires du pays.

Les Kabyles, peu nombreux il est vrai (ce sont trois chefs des environs de Philippeville), se tiennent obstinément à l’écart, et ne prennent aucune part aux conversations familières qui ont suivi les discours officiels.

Le mercredi 9 octobre, nous visitons la position militaire de Stora à Philippeville : l’ensemble en est beau, la défense en est facile ; mais le développement des travaux est si peu avancé, qu’il serait prématuré de porter un jugement sur ces créations pleines d’espérance. On a peine à concevoir que les troupes soient parvenues à hisser des blockhaus, portés pour ainsi dire à dos d’hommes, jusqu’au sommet des montagnes à pic, et cependant le zèle et la gaieté n’ont jamais fait défaut.

Les officiers sont des hommes d’une rare énergie ; les soldats sont excellents, pleins d’ardeur et de constance, aussi bons, aussi soumis, aussi dociles que braves. En général, cette armée, éprouvée par la fatigue et le feu, bronzée par le soleil, endurcie au bivouac, leste, robuste et décidée, porte un cachet frappant de force et de résolution.

La route jusqu’à Stora suit l’ancienne voie romaine ; Stora est pour le voyageur un Herculanum africain ; les murailles de plusieurs maisons de campagne sont debout, ainsi qu’une partie des quais de Stora et de Rusicade, qui devait être une ville considérable. Ses arènes subsistent encore ; des citernes et des magasins immenses sont en état de service ; on traverse les ravins sur des ponts antiques, et partout en heurte du pied des fûts de colonnes et des pierres tumulaires chargées d’inscriptions.

L’apathie des Arabes, leur dédain pour les débris des monuments d’un autre âge, leur ignorance des arts, tout les porte à voir ces ruines avec insouciance, et sans qu’un zèle malhabile ou une fureur insensée de destruction leur inspire l’idée de réédifier ou de détruire : l’action de temps n’est aidée ni contrariée par personne.

De Philippeville à Stora, les coteaux que nous suivons sont couverts de bois de myrtes en fleur ; la clématite, et plusieurs autres plantes odorantes dont l’aspect est nouveau pour nous, embaument l’air ; nous traversons de belles forêts de liège, sur les bords d’une mer calme dont pas un souffle de vent ne ride la surface, et nous nous reposons çà et là, en lisant les lettres et les journaux que l’Achéron vient d’apporter de France.

Dans la journée, le prince visite de nouveau les hôpitaux et tout l’établissement militaire. Il obtient du maréchal, 1° l’évacuation sur Alger du tiers des malades, qui vont être amenés par tous les bâtiments du commerce, que la vapeur remorquera ; 2° l’envoi d’urgence, par des bâtiments à vapeur, de médicaments, de baignoires, et de médecins accompagnés d’un intendant chargé d’inspecter extraordinairement le service ; 3° le changement de logis d’une foule d’employés trop préoccupés de leurs aises, qui ont pris les belles habitations pour eux et ont laissé les mauvaises aux malades ; 4° l’annulation des marchés sur le vin et sur le bois, qui sont en général monstrueusement abusifs ; 5° la diminution de postes inutiles et la construction de baraques pour ceux qui restent ; 6° la diminution des corvées, qui paraissent avoir produit le plus grand nombre de maladies ; enfin, le 7° S.A.R. pour encourager les colons qui ont montré de l’activité et de l’intelligence, leur fait concéder définitivement le terrain sur lequel ils ont bâti et qui n’était que prêté.

Cet ensemble de mesures produira une amélioration infaillible dans l’état des choses, et le prince annonce, pour en assurer l’exécution, qu’il ne tardera pas à renouveler sa visite. Il fait prendre, en outre, quelques dispositions de police, et entre autres, en ce qui concerne les abattoirs. Ces charniers infects et hideux, où les oiseaux de proie viennent disputer la viande aux soldats, étaient tenus jusqu’ici avec une négligence pernicieuse pour la santé des hommes.