OUTE l’Afrique septentrionale avait donc les yeux fixés sur les Gréco-Romains, et s’apprêtait à reconnaître leur domination. Encore une victoire, et l’œuvre si bien commencée était complète, autant du moins que la conquête peut passer pour définitive dans une contrée où l’on ne s’établit qu’à la condition de toujours combattre. Mais il ne s’agissait, pour le moment, que de chasser les Vandales, sauf à compter plus tard avec les indigènes. Tel était le plan du général grec, toujours imité depuis par les nations qui ont aspiré à la possession de l’Afrique, et toujours entravé par les mêmes obstacles.

Réfugié sur les frontières de la Numidie et de la Bysacène, où il était parvenu à réunir autour de lui la nation vandale presque tout entière, Gélimer attendait, pour tenter de nouveau la fortune, que son frère, jusqu’alors resté en Sardaigne vînt le joindre avec ses vétérans. Or, à la première nouvelle des succès des Gréco-Romains, Tzazon avait spontanément fait embarquer ses troupes, et après une heureuse navigation il arriva enfin en Afrique, où son retour presque inespéré releva le courage de ses compatriotes. Après avoir tenu plusieurs fois conseil, les deux princes levèrent leur camp, et se rapprochèrent de Carthage. Aussitôt Bélisaire, sortant d’une inaction prolongée à dessein, marche droit à eux, et disperse sans peine leurs troupes, qui laissent sur le champ de bataille le cadavre du frère de leur roi, de Tzazon, ce dernier et noble soutien de la race de Genséric. La journée fut peu sanglante huit cents Vandales et cinquante Romains seulement y perdirent la vie: mais ce sont moins les pertes matérielles que la démoralisation des armées qui amènent les grands résultats. Avant la fin du combat, Gélimer s’était enfui vers la Numidie, abandonnant à l’ennemi son camp ouvert de toutes parts et dans lequel se trouvaient réunis les derniers débris de son peuple, femmes, enfants, vieillards, avec tous ses trésors. Un tumulte étrange y régnait, car, frappés d’une terreur profonde, ces barbares songeaient plutôt à fuir qu’à combattre. Sans éprouver aucune résistance sérieuse, les Romains firent un butin immense. L’or et l’argent, les objets précieux de tout genre qu’ils avaient rapportés de leurs nombreuses expéditions, tout ce qu’ils avaient extorqué en Afrique, soit par les spoliations, soit par les impôts, étaient entassés dans le camp des vaincus, et devinrent à leur tour la proie du vainqueur.

Cette bataille, qui anéantit politiquement la puissance des Vandales en Afrique, fut livrée vers le milieu de décembre 533, trois mois après l’entrée de l’armée romaine dans Carthage, six mois après son départ de Constantinople.

Pour compléter la victoire, il ne restait plus qu’à s’assurer de la personne de Gélimer. Ce prince avait trouvé asile chez une tribu maure des montagnes de Pappua (Djebel-Edough), près des sources de la Seybouse, où il traînait l’existence la plus misérable. Plus sauvages môme que les Kabyles de nos jours, ses hôtes habitaient de sombres huttes, des cavernes creusées dans le roc, où couchaient pêle-mêle, sur la terre nue, hommes, femmes, enfants, troupeaux. Ils portaient toute l’année la même tunique et le même manteau; des espèces de gâteaux d’orge, d’avoine ou de seigle, à demi cuits sous la cendre, étaient leur unique aliment, le seul qu’ils pussent offrir au roi fugitif. Étranges courtisans et nourriture plus étrange encore pour un prince naguère assis à la table la plus somptueuse de l’univers! Pourtant, il fallait se résigner à vivre dans cette affreuse retraite, ou consentir à se rendre. La montagne, presque inaccessible de toutes parts, et le fort de Midenos qui la couronnait, étaient étroitement resserrés par Pharos, lieutenant de Bélisaire. Après quelques inutiles tentatives d’escalade, cet officier changea le siége en blocus.

Pendant ce temps, le général victorieux retournait à Carthage afin d’achever de soumettre le pays et de l’arracher à l’influence des Vandales. Césarée de Mauritanie ; Ceuta, appelée alors le fort des Sept ou Septem ; Tripoli, la première des villes d’Afrique qui eût reconnu le pouvoir de Justinien, reçurent garnison romaine. De son côté, la flotte ne restait pas inactive; elle soumettait la Sardaigne, la Corse, les îles Baléares, dépendances du vaste empire créé par Genséric.

Telle était la situation des affaires en Afrique lorsque Justinien reçut les lettres de son général qui lui annonçaient l’heureux succès de sa glorieuse entreprise. A la joie publique se mêlèrent aussitôt des intrigues de tout genre, tant chacun avait hâte d’aller prendre sa part des dépouilles du vaincu. Une nuée d’agents de toute espèce envahit la province, moins pour assurer la conquête que pour l’exploiter. On s’y rendait pour s’enrichir, n’importe par quels moyens. L’empereur lui-même allait au-devant de toutes les mesures qu’on s’empressait de lui suggérer pour tirer de ses nouveaux sujets les plus fortes contributions possibles les subtilités du fisc impérial remplacèrent les extorsions des Vandales. Tous les descendants des anciens propriétaires romains furent autorisés à revendiquer les maisons et les terres dont les soldats de Genséric avaient dépouillé leurs ancêtres. A l’aide d’une telle loi, secondée par des déportations en masse, on s’explique comment ces envahisseurs ont tellement disparu du sol de l’Afrique, que leur trace peut à peine y être aperçue.

Cependant le siége de la montagne Pappua continuait, et l’opiniâtreté de Gélimer faiblissait chaque jour devant la vigilance de Pharos. Près de se rendre sur la promesse d’être généreusement traité par Justinien, la honte le retenait encore. Depuis six mois il manquait de tout; une famine horrible moissonnait autour de lui ce qui lui restait de parents, d’amis et d’alliés. Enfin, un jour ayant vu son neveu disputer avec désespoir à un enfant Maure un dernier gâteau d’orge à demi cuit et couvert de cendre, son courage l’abandonna, et il consentit à capituler. Conduit à Carthage, il fut accueilli avec distinction par Bélisaire, à qui une telle capture causa d’autant plus de joie qu’il avait hâte de retourner à Constantinople, où ses ennemis répandaient des bruits injurieux à sa gloire on disait qu’il voulait se faire roi de l’Afrique, et le caractère jaloux et soupçonneux de l’empereur lui faisait craindre que ce prince n’ajoutât foi à de telles calomnies.

Le vainqueur des Vandales fit embarquer sans délai ses gardes, ses captifs, ses trésors; et sa navigation fut si heureuse que son arrivée précéda la nouvelle de son départ. La calomnie se tut, et les soupçons s’évanouirent devant une telle preuve de loyauté. Il fut reçu avec des honneurs extraordinaires. Après un intervalle de six siècles, les pompes triomphales de la Rome républicaine reparurent pour honorer le courage et la vertu d’un grand citoyen. Jamais la ville de Constantin n’avait vu dans ses murs ce magnifique spectacle, et l’Afrique faisait tous les frais de celui-ci. Outre les nombreux esclaves, de riches dépouilles attestaient l’importance de la conquête : c’étaient des vêtements de soie à l’usage des rois vandales, des chars de guerre, des pierreries, des vases richement ciselés; des monceaux d’or et d’argent monnayé et non monnayé, reste des trésors enlevés à Rome par Genséric, et qui, par un de ces retours inattendus de la fortune, venaient enrichir la Rome orientale, héritière naturelle de sa sœur aînée la Rome italienne. Derrière les chars qui portaient ces trésors, marchaient lentement sur une longue file les nobles vandales et leur roi captif: les premiers, remarquables par un reste de fierté et par leur haute stature; le second, couvert d’une robe de pourpre et répétant de temps en temps les paroles de Salomon: Vanité des vanités, tout n’est que vanité ! Cependant sa philosophie échoua au moment où, arrivé au pied du trône de l’empereur, on le dépouilla de sa robe royale, en le forçant de se mettre à genoux. Cette expression de l’historien grec dit assez qu’il opposa à cette dernière humiliation une inutile résistance.

Le jour même de cette imposante cérémonie, Bélisaire fut nommé consul pour l’année suivante, et une fête nouvelle fut célébrée en son lion rieur. Ce fut un second triomphe. Dans le premier, le héros avait marché modestement à pied à la tête de ses braves compagnons d’armes, s’effaçant autant qu’il le pouvait, dans la crainte d’éveiller la jalouse susceptibilité de son maître; dans le second, il crut pouvoir accepter comme magistrat les honneurs qu’il avait déclinés comme général. Porté par des esclaves dans sa chaise d’ivoire à travers la ville, le nouveau consul jetait au peuple, de ses mains victorieuses, une partie des richesses conquises sur les Vandales : des coupes d’or, de riches ceintures, de l’argent, des bijoux, fruits d’une conquête dont l’honneur lui revenait tout entier.

Mais la récompense la plus chère au héros fut de voir l’empereur tenir au monarque captif toutes les promesses que lui-même avait faites en Afrique. En descendant du trône, G élimer avait subi sa dernière épreuve; un vaste domaine lui fut assigné, pour lui et pour sa famille, dans la province de Galatie: L’arianisme seul, qu’il s’obstinait à ne pas abjurer, l’empêcha d’être revêtu de la dignité de patrice. Il vécut et mourut en homme privé, et ne laissa point d’enfants. Ainsi finirent la race royale de Genséric et le royaume qu’il avait fondé. Rien n’est demeuré de ce peuple qu’un nom vaguement odieux, que les nations modernes considèrent comme une injure et appliquent comme un stigmate flétrissant au front de tous les ennemis des arts et de la civilisation. A peine même reste-t-il aux savants quelques médailles pour appuyer d’une preuve matérielle le témoignage des historiens.

Cependant, soyons justes même envers ces barbares. Les Vandales, une fois établis en Afrique, ne restèrent pas absolument étrangers aux paisibles occupations des Romains; ils concoururent avec leurs nouveaux concitoyens à la culture des terres, à l’exploitation de diverses industries, à la formation d’un grand nombre d’entreprises commerciales, et importèrent même une industrie qui y’ était totalement inconnue avant leur conquête, industrie qui s’y est perpétuée après eux, c’est-à-dire la fabrication des sabres et des épées, qui coupaient les métaux les plus durs et dans lesquels on pouvait se mirer comme dans une glace. Ils exécutèrent aussi plusieurs grands travaux hydrauliques, soit pour l’arrosement des terres, soit pour le luxe de leurs jardins.

Disons aussi que sous le rapport intellectuel les auteurs grecs et latins ont jugé les Vandales très défavorablement, parce que, repoussant la culture des langues étrangères, ces peuples s’en tenaient à leur idiome particulier : un neveu de Genséric était cependant versé dans la langue latine et dans les sciences que l’on cultivait à Rome. De l’aveu de plusieurs auteurs contemporains, le roi Thrasamund était l’homme le plus lettré de l’Afrique ; il se plaisait à discuter en latin sur des questions de théologie et de philosophie avec les membres du clergé catholique, il composa aussi dans cette langue, en faveur de l’arianisme, un ouvrage qui, dit-on, se recommandait autant par l’élégance du style que par la force du raisonnement.

Ainsi donc, on le voit ici, les traditions les plus accréditées ne sont pas toujours absolument vraies. D’abord inférieurs aux Romains en civilisation, les Vandales finirent par gagner à leur contact, et les habitudes de luxe qu’ils contractèrent en très peu de temps prouvent assez qu’ils n’étaient pas demeurés complètement étrangers au sentiment des arts et de la poésie. On assure même que Gélimer, leur dernier roi, alors qu’il était bloqué par les troupes de Bélisaire dans les montagnes de Pappua, composa sur ses malheurs des chants épiques empreints de grâce et de mélancolie. Mais de tout ce que les Vandales ont écrit rien n’est parvenu jusqu’à nous; par suite des guerres et des dévastations du moyen âge, leurs armes elles-mêmes ont disparu; il ne nous est resté de leur langue que quelques mots et des noms propres. C’est cette destruction complète de leurs monuments qui a justifié et validé en quelque sorte, l’anathème irrémissible que la postérité laisse encore peser sur eux.