OUS allons voir maintenant se développer cette lutte constante entre les janissaires et les représentants de la Porte, qui caractérise cette période de l’histoire d’Alger. Pour mieux en faire comprendre l’esprit, il convient de jeter un coup d’œil rétrospectif sur la nature et l’origine des janissaires, de cette milice turbulente qui ne fut abolie que sous le règne du sultan Mahmoud. Le janissariat fut institué par Orcan en 1347. Les soldats qui le composaient furent d’abord des esclaves chrétiens que le sultan enlevait dans ses différentes expéditions; mais, par la suite, on y admit des Turcs. Le derviche Haji-Rektas, qui vivait sous le règne d’Amurat 1er, donna à ce corps le nom de yengis-chehri (janissaire ou nouveau soldat), puis il le combla de souhaits heureux. « Que leur allure soit vive et fière! Que leurs mains soient victorieuses, leur « épée tranchante, leurs lances toujours prêtes à frapper leurs ennemis ! En quelque lieu qu’ils aillent, puissent-ils retourner avec un visage de santé ! » Les janissaires, choisis parmi les plus jeunes et les plus beaux esclaves, recevaient dans les jardins du grand seigneur une éducation toute militaire. Leurs armes étaient le mousquet et l’épée; mais, à Constantinople, dont la police leur était confiée, ils portaient de longues cannes. Leur solde était supérieure à celle des autres troupes. Ils avaient un aga, ou général, qui était un des cinq grands-officiers de l’empire, et ne reconnaissaient d’autres juges, dans quelque cas que ce fût, que leurs officiers.

A Alger, les janissaires avaient la même organisation et jouissaient des mêmes privilèges aussi la régence fut-elle souvent le théâtre de ces péripéties sanglantes, si communes dans les annales de la Turquie. La mort d’Hassan-Kaïd en fut cette fois le prétexte. Irrités des cruautés commises sur lui, les janissaires résolurent de le venger, et s’abouchèrent, à cet effet, avec un renégat calabrais, nommé Joussuf, alcade de Tlemcen, qui devint l’âme du complot. La peste régnait alors à Alger, et Tékéli s’était retiré dans une maison de campagne, sur les bords de la mer, pour échapper à la contagion. Instruit de cette circonstance, Joussuf quitta secrètement Tlemcen, à la tête de ses soldats, et se dirigea vers la maison habitée par le pacha. Celui-ci n’eut que le temps de monter à cheval pour retourner à Alger, dont il trouva les portes fermées. Les janissaires étaient en pleine révolte. Ayant cherché un refuge dans un marabout, il y fut poursuivi par Joussuf, qui, malgré la sainteté du lieu, le perça d’un coup de lance en lui reprochant les cruautés qu’il avait exercées sur le malheureux Hassan-Kaïd. Aussitôt après, Joussuf fut proclamé gouverneur par intérim; mais il mourut de la peste au bout de quelques jours, et les janissaires lui donnèrent pour successeur un de leurs chefs nommé Jaga (janvier 1557).

Six mois plus tard, Constantinople envoya, pour la seconde fois, Hassan Pacha, fils de Khair-Eddine, prendre le commandement de l’odjak d’Alger. Hassan fut reçu sans résistance, et parut disposé à oublier l’outrage que l’autorité de la Porte venait de subir; mais cette indulgence n’était qu’apparente. Toutefois, comme il eût été imprudent d’attaquer de front un corps aussi redoutable que celui des janissaires, il résolut de miner peu à peu son influence et de l’affaiblir, afin de s’en rendre maître plus sûrement. A cet effet, il se rapprocha des chefs berbères et arabes, que, jusque là, les Turcs avaient traités avec hauteur et dédain; il s’appliqua à les favoriser, de préférence aux janissaires ; lui-même épousa la fille du cheik de Kouko, qui pendant quelque temps avait été l’ennemi le plus acharné des Turcs enfin, il permit aux Arabes et aux Berbères, contrairement aux mesures adoptées par ses prédécesseurs, de se fournir à Alger de toutes les armes offensives et défensives dont ils auraient besoin.

Cependant, au milieu de ces dissensions intestines, les représentants de la Porte ne perdaient pas de vue leurs ennemis naturels, les chrétiens. L’administration de Hassan Pacha ne fut pas stérile à cet égard. Dès les premiers mois de son arrivée à Alger, il s’était empressé de voler au secours de Tlemcen, menacée par le roi de Fez, et avait été assez heureux pour en faire lever le siége. De là il s’était porté sur Mostaganem, dont le comte d’Alcandette avait voulu s’emparer. En effet, au commencement du mois d’août 1558, le comte sortit d’Oran à la tête d’une armée de six à sept mille hommes pour surprendre cette place mais les Turcs étaient prévenus de ses mouvements, et quand il se présenta devant Mostaganem, il la trouva occupée par une forte garnison. Une lutte sanglante s’engagea; les Espagnols furent mis en déroute. Le comte d’Alcandette chercha vainement à rallier son armée; mais ses prières et ses menaces ne purent arrêter les fuyards. Renversé, foulé aux pieds de son cheval, il reçut de ses soldats une mort qu’il cherchait vainement dans tes rangs ennemis. Dans cette circonstance, Hassan Pacha se montra généreux. Il rendit le corps du comte à son fils don Martin, qui lui-même était tombé au pouvoir des Turcs. Le pacha, après avoir ravitaillé Mostaganem, s’empara de Mazagran, et rentra couvert de gloire à Alger.

Après sa victoire de Mostaganem, Hassan Pacha s’attacha à ruiner Abdelaziz, ce cheik redoutable de Callah, que Salah-Réis n’avait pu dompter, et qui ne cessait de harceler les Turcs. Son audace était extrême il levait des contributions sur des contrées qui leur étaient soumises; et, dans plusieurs rencontres, il avait remporté sur eux des avantages signalés. Hassan Pacha résolut de venger tous ces affronts. Il forma une armée dans laquelle il fit entrer tous les chrétiens qui étaient dans les bagnes, et qui consentirent à embrasser l’islamisme; puis il envahit le pays des Berbères de Callah. La fortune des armes abandonna cette fois Abdelaziz, qui fut tué en combattant, et les Berbères s’enfuirent dans leurs montagnes, où ils élurent pour cheik son frère; mais celui-ci se hâta de déposer les armes et d’entrer en accommodement avec le pacha.

Vers cette époque, une nouvelle révolte éclata parmi les janissaires. Cette milice indisciplinée avait vu avec une secrète irritation la permission accordée par Hassan Pacha aux Arabes et aux Berbères, de se fournir d’armes défensives et offensives à Alger, et attendait l’occasion de s’en venger. Leur aga réunit secrètement les chefs de la milice, qui décidèrent qu’il serait défendu, sous peine de mort, aux Berbères et aux Arabes, d’acheter des armes à Alger. Hassan Pacha lui-même, chargé de fers, fut jeté à bord d’un navire et renvoyé à Constantinople. Les janissaires élurent ensuite pour gouverneurs, Hassan, leur aga, et Coussa-Mohamed.

La déposition de Hassan Pacha était certes un acte de révolte trop grave pour pouvoir être toléré par un homme d’un caractère aussi absolu que l’était Soliman. Mais une grande distance sépare Constantinople d’Alger, circonstance qui rendait toute entreprise contre la régence coûteuse et difficile. D’un autre côté les galères algériennes avaient rendu de grands services à la Porte, et pouvaient lui en rendre encore dans ses différends avec les états de la chrétienté. Toutes ces considérations engagèrent le divan à procéder avec mesure. On se contenta d’envoyer Hamet-Pacha, avec ordre de se saisir des deux califats que les janissaires avaient nommés gouverneurs par intérim. Hamet s’attendait à la résistance, mais il n’en éprouva aucune. Il revint, amenant avec lui les deux prisonniers, qui eurent la tête tranchée à la porte du sérail. Afin d’en imposer davantage aux janissaires, Soliman nomma pour la troisième fois le fils de Khair-Eddine au pachalik d’Alger.
Hassan Pacha revint donc, et trouva le gouvernement occupé par un califat intérimaire, mais qui se démit aussitôt de ses fonctions. Voyant que les janissaires, malgré leur apparente soumission, étaient toujours prêts à se soulever, il comprit la nécessité de remettre l’exécution de ses projets de vengeance à un autre temps. En attendant, pour donner un aliment à leur activité, et peut-être aussi pour se débarrasser des plus turbulents, il résolut d’achever l’œuvre commencée par ses prédécesseurs, et d’expulser les Espagnols de la ville d’Oran. Les préparatifs de cette expédition, bien que faits sur une grande échelle, furent enveloppés d’un profond mystère. Alger n’avait jamais vu d’armement aussi considérable. Hassan parvint aussi à faire taire pour un moment les rivalités qui séparaient le cheik de Kouko et celui de Callah, et chacun d’eux fournit à l’expédition six mille combattants.

Hassan Pacha quitta Alger le 15 avril 1563, et prit la route d’Oran. Le trajet est de quatre-vingts lieues environ. L’armée traversa la plaine de la Mitidja, quelques petites chaînes de montagnes, et ensuite de vastes plaines qui s’étendent jusqu’à l’empire de Maroc. On ne rencontre sur la route aucune ville, mais on y trouve les ruines de quelques cités romaines. Après avoir passé plusieurs fleuves, et entre autres le Chélif, et s’être recrutée d’une foule de tribus nomades qui, par haine contre les chrétiens, s’associèrent avec empressement à cette expédition, l’armée arriva sous les murs d’Oran. Pendant ce temps, une flotte composée de trente-deux galères et de trois caravelles françaises, chargées d’artillerie, de munitions et d’approvisionnements de guerre, appareillait d’Alger et faisait voile pour Arzew, ou elle devait recevoir les ordres du pacha.

Hassan établit son camp à une petite distance de la Tour des Saints, dont il s’empara sans difficulté. Puis, voulant se rendre maître de Mers El-Kébir, afin d’avoir une rade sûre pour ses vaisseaux, il porta une partie de son armée devant le fort Saint-Michel, qui s’élevait sur une colline et protégeait la place. Ce fort était défendu par une garnison qui soutint l’assaut des Turcs avec une valeur extraordinaire. Toutefois, le courage des assiégés dut céder au nombre des assaillants, et le fort fut évacué. Maître de ce fort, Hassan Pacha se rapprocha de Mers El-Kébir et en ruina promptement les murailles. Cette ville n’avait qu’une garnison de quatre cents hommes, commandée par don Martin de Cordoue. Sommé de se rendre par Hassan qui lui représentait l’inutilité d’une plus longue résistance, il se contenta de répondre « Je m’étonne que, la brèche étant si facile, le pacha hésite à donner l’assaut. » L’attaque fut donc résolue pour le lendemain. Douze mille Arabes et Berbères furent mis en tête pour essuyer le premier feu de l’ennemi, tandis que les janissaires appuieraient leur mouvement. Le choc fut terrible assiégés et assiégeants firent des prodiges de valeur, et bientôt les fossés de la place furent jonchés de cadavres. Cependant l’avantage resta aux Espagnols un violent orage s’étant déclaré, les Algériens se hâtèrent de regagner leurs navires, après avoir perdu leurs plus braves soldats.

Sur ces entrefaites, Hassan Pacha apprit qu’une flotte espagnole composée de trente-cinq galères, et commandée par François de Mendoza, s’approchait à toutes voiles. Battus par la tempête, les navires algériens étaient pour la plupart désemparés, et se trouvaient hors d’état de repousser l’ennemi. Loin de décourager Hassan, ces deux circonstances ne firent que l’engager à hâter le moment d’un nouvel assaut. Mais les Espagnols, instruits du secours qui leur arrivait, redoublèrent d’ardeur et d’opiniâtreté dans la défense. Hassan, furieux de l’inutilité de ses efforts, s’avança jusqu’au pied des murailles, et s’écria en jetant son turban dans le fossé « Quelle honte pour les musulmans d’être repoussés par le petit nombre d’hommes que renferme cette bicoque. » Puis, s’élançant sur la brèche « Je mourrai, dit-il à ses soldats, je mourrai pour votre éternel déshonneur. » Les Turcs, à la voix de leur chef, reprenaient leur audace, lorsqu’un coup de canon annonça l’arrivée de la flotte espagnole. Les galères algériennes, qui étaient au cap Fulcon, se hâtèrent aussitôt de prendre le large, laissant derrière elles cinq galiotes désemparées et les trois caravelles françaises qui tombèrent au pouvoir de l’ennemi. De son côté, Hassan Pacha, perdant entièrement courage, leva le siége de Mers El-Kébir, et reprit la route de Mostaganem avec les débris de son armée. C’est ainsi que se termina la seconde entreprise des Algériens contre Oran.

Si le gouvernement militaire établi à Alger éprouvait quelquefois des échecs sur terre, soit de la part des Espagnols, soit de la part des Arabes, en revanche, sa puissance maritime s’augmentait chaque jour. La régence couvrait de ses navires les bassins de la Méditerranée; ce n’était pas seulement l’odjak, mais les particuliers eux-mêmes qui armaient en course. Toute la population d’Alger ne vivait que de piraterie. Les navires étaient ordinairement bien équipés, fournis d’armes et de poudre en abondance; le personnel se composait de Turcs ou d’autres soldats que commandait un boulouch-bachi. Le raïs (capitaine), après avoir obtenu du divan la permission de quitter le port, visitait quelques-uns des marabouts les plus réputés pour leur sainteté. Il les consultait sur son voyage, et se recommandait à leurs prières. Après l’accomplissement de ces actes religieux, le navire mettait à la voile, ayant en poupe un riche étendard, et se dirigeait vers les parages ou il espérait trouver un riche et facile butin. Les pirates algériens unissaient le courage à la prudence; ils n’attaquaient les navires qu’après avoir examiné attentivement leur force et leur grandeur, et ils faisaient force de rames et de voiles pour s’éloigner à la moindre apparence de danger. Puis, quand ils avaient opéré des prises importantes, ils rentraient dans le port où l’on procédait au partage du butin, selon le rang et le droit de chacun. Douze pour cent sur la valeur totale était attribué au pacha; un pour cent était réservé pour l’entretien du môle; un pour cent pour les marabouts qui servaient dans les mosquées. Après ce prélèvement, on partageait par moitiés: l’une était répartie entre le rais et les armateurs, suivant les proportions convenues; l’autre formait la part des janissaires, des officiers et des soldats qui montaient le vaisseau capteur.

La marine algérienne coopérait à toutes les expéditions maritimes dans lesquelles la Porte se trouvait engagée. Nous avons déjà vu les flottes combinées d’Alger et de Constantinople agissant de concert avec la flotte française devant l’île de Corse. Voici une autre circonstance dans laquelle elles apparaissent aussi conjointement. Après la prise de Tripoli, Dragut avait obtenu le commandement de cette ville, à titre de pacha. Quelque temps après, les habitants de Kairouan et de l’île de Gelves se révoltèrent contre lui, et demandèrent des secours au vice-roi de Naples et à Jean André Doria, neveu du célèbre amiral génois. Ceux-ci se hâtèrent de réunir une flotte nombreuse et de faire une démonstration en faveur des révoltés. Cette flotte se présente devant l’île, et s’en empare. Mais une flotte turque et algérienne, commandée par Piali-Pacha, tombe à l’improviste sur la flotte chrétienne, capture la plupart de ses navires, et disperse le reste. La garnison chrétienne, qui avait été laissée à Gelves, fut aussitôt assaillie par Piali et par Dragut qui venait d’amener un renfort de onze galères et de plusieurs escadrons de cavalerie. Alvare de Sande, qui commandait la place, fut sommé de la rendre, mais inutilement. Les Turcs débarquèrent aussitôt leur artillerie, dirigèrent le feu de vingt-quatre pièces de canon sur le fort, et ouvrirent une large brèche. Alvare de Sande, qui ne pouvait leur opposer que douze pièces d’un moindre calibre, rassemble ses soldats, choisit les plus intrépides, et, à leur tête, il se jette pendant la nuit dans le camp des infidèles, pour les forcer à lever le siége. Une lutte terrible s’engage dans l’obscurité; les Turcs, accourant en foule, entourent les Espagnols et les forcent à la retraite. Alvare de Sande, couvert de blessures, épuisé de fatigue, tomba en leur pouvoir. Frappé de tant de courage, Piali-Pacha accueillit l’Espagnol avec distinction, et lui lit les propositions les plus brillantes pour l’engager au service du sultan, mais cet intrépide officier rejeta ces offres, et fut conduit à Constantinople.