'EST ainsi que les Turcs s’assuraient la possession des points les plus importants du littoral de l’Afrique, et qu’ils tenaient en échec les puissances chrétiennes. Après la défaite des Espagnols à l’île de Gelves, l’attention de Soliman se porta sur Malte. L’occupation de cette île était importante pour lui; car, par sa situation, elle offrait à ses navires un refuge assuré contre la tempête et les croiseurs ennemis. Malte était alors au pouvoir de ces chevaliers qui en ont retenu leur nom, et qui s’étaient toujours montrés les adversaires les plus acharnés et les plus redoutables du croissant. C’était de Malte que partaient ces galères, fines voilières, qui s’attachaient aux flancs des convois turcs, harcelaient leurs navires de commerce, visitaient les côtes de l’empire, et venaient s’y recruter d’esclaves pour leurs chiourmes. Partout, depuis le détroit de Gibraltar jusqu’à l’entrée des Dardanelles, on les rencontrait, et partout les marins qui les montaient, faisaient preuve de courage et d’audace. C’étaient aussi les chevaliers de Malte qui, par la fréquence de leurs relations avec les différentes langues de l’Europe, appelaient l’attention de ces puissances sur les affaires des états barbaresques, et les excitaient à des entreprises hardies contre la Porte. Le plus pressant intérêt de cette puissance était de chasser de l’île de Malte les chevaliers, comme elle les avait déjà chassés de l’île de Rhodes. Soliman résolut donc une expédition contre eux. Il réunit une flotte de cent cinquante-neuf galères et une armée de trente mille soldats. Piali fut nommé capitan pacha, et Mustapha, l’un des meilleurs généraux du sultan, eut le commandement de l’armée. En même temps, le pacha d’Alger, Hassan, rassemblait deux mille cinq cents vieux soldats qui s’appelaient fièrement eux-mêmes les braves d’Alger, et se dirigeait avec vingt-huit voiles sur Malte, où se trouvait déjà la flotte ottomane (18 mai 1565).

Le siége de Malte est l’un des plus fameux dont l’histoire fasse mention. Jean de la Valette, alors grand-maître de l’ordre, avait tout disposé pour une résistance vigoureuse. Sept cents chevaliers et douze mille soldats composaient toutes ses forces; mais, comptant plus sur la valeur que sur le nombre, il se flattait de contraindre bientôt les Turcs à se rembarquer. Il distribua ses troupes dans les différents postes, et se logea lui-même dans le Grand-Bourg, l’un des plus importants et des moins fortifiés. Les Turcs résolurent d’attaquer d’abord le fort Saint-Elme; persuadés que la prise de ce fort entraînerait celle de toutes les autres places (Malte, située entre la Sicile et l’Afrique, a environ douze lieues de circonférence. Au levant, se trouve l’île de Candie; ait couchant, celle de Pantelleria ; le nord regarde la Sicile, elle midi le royaume de Tunis: ce côté n’est presque bordé que de rochers et d’écueils. Un peu plus loin, à l’occident, est l’île de Gozo, séparée de Malte par un canal de quatre milles de largeur. En avançant ensuite vers le nord, on trouve deux grands ports, dont l’un, appelé port Musset, renferme une petite île; l’autre se nomme le Grand Port. Ils sont séparés par une langue de terre assez élevée, sur la pointe de laquelle est construit le fort Saint-Elme, qui défend l’entrée des deux ports. Dans le plus grand, sont deux langues de terre qui s’étendent du levant au couchant. A l’extrémité de la première, la plus voisine de l’entrée du port, est situé le château Saint-Ange, derrière lequel se trouve une petite ville appelée le Grand-Bourg; sur l’autre pointe est le fort Saint-Michel, avec un autre bourg: cette seconde langue de terre portait aussi le nom de l’île de la Sangle, quoiqu’elle ne fût qu’une presqu’île. Quant à la Cité Notable, ou ville de Malte, elle est située sur une colline, à six ou sept milles des deux grands ports. C’était alors la capitale de l’île; on la nomme aujourd’hui la Cité Vieille, et la véritable capitale est la cité Valette.). Ils dressèrent aussitôt leurs batteries, et firent un feu si terrible, qu’aucun des assiégés n’osait se montrer à découvert. Sur ces entrefaites, Dragut, pacha de Tripoli, arriva à Malte, avec des renforts pour l’armée ottomane. Dragut désapprouva l’attaque du château Saint-Elme; mais en déclarant toutefois que l’honneur du sultan exigeait qu’on poursuivît ce qui était commencé. Il alla reconnaître lui-même les ouvrages, et le 24 mai 1565, jour de l’Ascension, il fit dresser deux nouvelles batteries, qui eurent bientôt foudroyé, tout démoli devant elles.

Encouragés par ce succès, les assiégeants se précipitèrent en foule vers la brèche, plantèrent leurs échelles contre la muraille, et, bien qu’elles se trouvassent trop courtes, ils tentèrent l’escalade. Cette attaque terrible dura depuis le matin jusqu’à deux heures après-midi; mais enfin ils furent forcés de se retirer. Ils firent venir alors un grand nombre de pionniers et d’esclaves chrétiens, qu’ils employèrent à porter de la terre, du bois et des fascines pour combler le fossé. Ne doutant plus du succès, ils livrèrent un nouvel assaut, qui dura six heures entières. Au plus fort de la lutte, ils se retirèrent tout à coup pour laisser jouer leur artillerie, et les assiégés, qui s’étaient présentés en foule pour défendre la brèche, furent victimes de ce stratagème, car il en périt un grand nombre; les autres, entièrement découragés, envoyèrent le chevalier de Médran vers le grand-maître, pour lui représenter l’inutilité de la défense. La Valette leur répondit que, puisqu’ils avaient peur de la mort, il allait envoyer des troupes prendre leur place. Cette réponse fit une impression profonde sur l’esprit de ces chevaliers, qui jurèrent de s’ensevelir sous ses ruines, plutôt que de se rendre.

Depuis un mois le siége durait sans interruption, quand un assaut général fut fixé pour le 16 juin. Mais cette fois encore les Turcs rencontrèrent une résistance opiniâtre. Les assiégés faisaient pleuvoir sans cesse une grêle de pierres et de traits. Des cercles de bois, enveloppés de coton et de chanvre, et trempés ensuite dans des chaudières pleines d’huile et de bitume, étaient lancés avec des pinces de fer au milieu des ennemis, qui étaient forcés d’aller se précipiter dans la mer pour n’être point brûlés vifs. Après six heures d’un combat opiniâtre, les généraux turcs, voyant périr leurs plus braves soldats, firent sonner la retraite. Les assiégés avaient toutefois fait des pertes considérables: le chevalier de Médran et presque tous ses confrères furent tués.

Le lendemain, les pachas étaient allés visiter les travaux, lorsqu’un boulet de canon, parti du château Saint-Ange, tomba à quelques pas d’eux, et fit voler un éclat de pierre qui blessa mortellement Dragut. Un autre boulet emporta Soli Aga, qui était aux côtés de Mustapha. Ce général, sans témoigner la moindre émotion, continua de donner ses ordres, et fit commencer, sous ses yeux, un rempart pour mettre ses troupes à l’abri des batteries du château Saint-Ange. En ce moment un soldat chrétien, qui s’échappait du fort, apprit a Mustapha que les assiégés ne se défendaient avec tant de courage, que parce qu’ils étaient ravitaillés continuellement par des secours qui leur venaient du Grand-Bourg. A l’aide d’un chemin couvert, qui fut élevé aussitôt, les Turcs coupèrent les communications. Ils donnèrent un troisième assaut au fort Saint-Elme; enfin un quatrième emporta la place.

Après la prise du fort Saint-Elme, les Turcs établirent six batteries contre le château Saint-Ange, le bourg et l’île de la Sangle, et poussèrent leurs tranchées jusqu’au bord du fossé Saint-Michel. En ce moment même, Hassan, pacha d’Alger, arrivait à Malte avec sa flotte et deux mille cinq cents hommes. Hassan, qu’une grande réputation de valeur avait précédé, se chargea de l’attaque de l’éperon Saint Michel. Trois fois les Algériens plantèrent leurs étendards sur la brèche; mais après cinq heures d’efforts inutiles ils furent repoussés et Hassan fit sonner la retraite. Deux mille janissaires perdirent la vie dans cet assaut. Du côté des assiégés, les chevaliers de Guiney, de Simiane et plus de deux cents soldats, restèrent sur la place.

Tandis que ce terrible assaut se donnait, une partie des Algériens, commandés par Candelissu, khalifat deHassan, attaquaient l’éperon Saint-Michel du côté de la mer, et parvenaient, malgré la résistance des chevaliers, à planter sept de leurs étendards sur le parapet. Le grand-maître découvrit du Grand-Bourg le péril des assiégés, et envoya sur des barques le commandeur de Gion à leur secours. Ce brave chevalier fondit avec sa troupe sur les Algériens, déjà vainqueurs, les précipita du haut du parapet, et, les poursuivant jusque sur le rivage, massacra tous ceux qui ne purent s’embarquer assez promptement. Les pachas assemblèrent aussitôt un conseil extraordinaire, et après plusieurs délibérations tumultueuses, fatigués de tant de résistance, ils finirent par abandonner le siége. Cependant, avant de se rembarquer, ils firent une descente sur un autre point de l’île et s’avancèrent jusqu’à la Cité Notable, mais ayant rencontré l’armée chrétienne, ils furent encore une fois battus, et regagnèrent à la hâte leurs vaisseaux. La flotte ottomane mit alors à la voile pour Constantinople, et rentra pendant la nuit dans le port, honteuse de sa défaite. De son côté, Hassan reprit la route d’Alger. Pendant quelques années, la Méditerranée jouit d’une paix qu’elle ne connaissait plus depuis longtemps.