EPUIS son rétablissement aux fonctions de gouverneur, Hassan Pacha s’était attaché à ruiner le pouvoir des janissaires, tantôt en adoptant contre eux des mesures sévères, tantôt en favorisant les Berbères ou le corps de la marine. Ce système ne fit qu’irriter les janissaires, qui le déposèrent pour la troisième fois (1567). Selim III, successeur de Soliman, prince efféminé, n’osa pas châtier cet acte de rébellion. Mohamed, fils de Salah-Reis, nommé gouverneur d’Alger en remplacement de Hassan, fit même de nouvelles concessions à la milice des janissaires algériens.

Avant l’arrivée des Turcs à Alger, les raïs, patrons ou capitans, étaient les seuls chefs des forces de terre et de mer, car Aroudj et Khair-Eddine commandaient à la fois sur mer et sur terre. Mais, depuis que l’Algérie s’était placée sous la domination des Turcs, on avait introduit une ligne de démarcation entre les janissaires et les rais. De là des jalousies et des dissensions perpétuelles, qui dégénéraient souvent en luttes à main armée. Les janissaires étaient jaloux des marins, parce que ceux-ci retiraient de leurs excursions des profits plus considérables qu’eux-mêmes n’en avaient en restant à terre. Mohamed Pacha changea cet ordre de choses en prescrivant qu’à l’avenir les janissaires turcs ou renégats seraient admis comme soldats à bord des navires algériens qui faisaient la course. Dès ce moment, on ne connut plus dans la régence qu’une seule force sur terre et sur mer, celle de la redoutable milice algérienne.

Après une administration qui avait duré environ quinze mois, Mohamed Pacha fut remplacé par Ali, renégat corse (1568). Ali, surnommé Fartas (le Teigneux), était l’un des meilleurs généraux de sultan Selim. Sa valeur lui avait mérité le surnom de Kilidj (homme d’épée), et il passait pour le plus habile marin qui eût navigué dans la Méditerranée depuis le fameux Barberousse. Il fut donc reçu avec acclamation. Deux galères allèrent à sa rencontre, et les chefs des janissaires, l’aga à leur tête, vinrent au-devant de lui jusque sur le port. Quinze cents coups de canon furent tirés des forts et des galères pour saluer son arrivée, et dès qu’il eut mis pied à terre, on lui présenta un magnifique cheval, richement caparaçonné, portant une bride et des étriers d’or enrichis de turquoises; vêtu d’une veste blanche, symbole de la paix, il s’avança sur son noble coursier vers le palais, au milieu d’une foule avide de contempler ses traits. Mais malgré ces démonstrations dont on accueillait les pachas envoyés par la Porte, son autorité commençait à n’être plus, à Alger; qu’une lettre morte.

Dès qu’il eut pris possession du gouvernement de la régence, Ali Pacha tourna son attention vers Tunis, qu’il voulait faire rentrer sous la domination du sultan. Par son ordre, une armée de six mille hommes fut dirigée sur cette ville, qui fut prise presque sans combat, au moyen d’intelligences secrètes qu’il avait su s’y ménager. Toutes les autres places tombèrent également en son pouvoir, à l’exception du fort de la Goulette, dont il pressa le siége avec une vigueur extrême; mais le gouverneur espagnol, Pecaëntel, lui opposait une résistance non moins énergique. Sur ces entrefaites, Philippe II successeur de Charles-Quint, envoya des secours en hommes et en munitions de guerre, et la Goulette fut sauvée; mais Tunis resta au pouvoir des Algériens.

La situation de la Porte vis-à-vis des états de la chrétienté n’avait point changé depuis la mort de Soliman. Cherchant un prétexte de rupture, son successeur, Selim, se plaignait aux Vénitiens de la piraterie des Uscoques, qui nuisaient, disait-il, au commerce du golfe Adriatique. Aussi redemandait-il l’île de Chypre, sur laquelle il prétendait avoir des droits, cette île ayant dépendu autrefois de l’Égypte. Pour soutenir ces prétentions, la flotte ottomane sortit des Dardanelles au printemps de l’année 1571, pour faire voile vers l’île de Chypre. Mustapha commandait les troupes de débarquement, et Piali était grand amiral. Ah, pacha d’Alger, rejoignit dans l’Archipel la flotte du sultan. La première attaque des Turcs se porta sur Bussa, qu’ils trouvèrent sans défense; après s’en être emparés, ils allèrent investir Nicosie. Toutes les richesses de l’île étaient renfermées dans cette place, qui était bien fortifiée et pourvue d’une nombreuse garnison commandée par Nicolas Dandolo. Les Turcs dressèrent leurs batteries, ouvrirent la tranchée, et pressèrent vivement la place. La garnison fit une vigoureuse sortie, et repoussa les assiégeants; mais, s’étant avancée trop loin, elle fut chargée à son tour, et éprouva des pertes considérables. Dans cette situation difficile, les assiégés envoyèrent demander des secours à Zune, commandant de la flotte vénitienne. Celui-ci leur répondit par un refus, et Nicosie tomba au pouvoir des Turcs. Leur barbarie et leur amour du pillage furent telles qu’ils massacrèrent vingt-cinq mille habitants, et embarquèrent à bord de leurs vaisseaux une quantité considérable d’or, d’argent et de dépouilles précieuses, ainsi que quinze mille prisonniers. Tout le reste de l’île éprouva bientôt le même sort, à l’exception de Famagouste, que Mustapha fut obligé de tenir assiégée pendant six mois.

Pendant ce temps la flotte chrétienne s’était ralliée, forte de trois cents voiles, sous les ordres de don Juan d’Autriche. Partie de Messine vers la fin du mois d’août, elle rencontra l’ennemi dans le golfe de Lépante. La flotte ottomane se composait de trois cent vingt-quatre navires, montés par les meilleurs soldats et les officiers les plus habiles de l’empire. C’étaient Mahomet, sangiac de Tripoli, fils de Salah-Reïs; Hassan Pacha, fils de Khair-Eddine ; Pertau, général renommé pour sa prudence et sa valeur; Carey-Ali, l’un des plus intrépides marins, et surtout Ali-Kilidj, pacha d’Alger. La mer, couverte d’une forêt de mats, semblait ployer sous le poids des navires. La flotte ottomane fut disposée en forme de croissant; le capitan pacha occupait le centre; Sirocco, sangiac d’Alexandrie, commandait l’aile droite, et le vaillant Ah Kilidj, commandait l’aile gauche. Du côté de la flotte chrétienne, don Juan conduisait le corps de bataille, assisté des généraux Colonne, Venieri, et Pierre Justiniani, commandant des galères de Malte. Doria tenait l’aile droite, et Barberigo, noble vénitien, l’aile gauche.

La bataille s’engagea le dimanche 7 octobre 1571. Don Juan fit arborer l’étendard de la croix sur sa galère, et bientôt la mêlée devint générale, partout on combattait avec fureur. Le bruit des canons, de sifflement de la mousqueterie, les cris des chrétiens et des Turcs, la fumée épaisse qui dérobait aux combattants la clarté du jour, formaient une affreuse confusion. Du côté des chrétiens, Barbarigo obtint le premier succès, en coulant à fond la galère de Sirocco, sangiac d’Alexandrie; cette mort jeta l’épouvante dans l’aile droite des Turcs. Don Juan d’Autriche s’attachait en ce moment même aux flancs de leur vaisseau amiral, et faisait sur lui un feu terrible. Le capitane pacha est tué par un boulet. Aussitôt les Espagnols se précipitent à l’abordage, et sautent dans la galère de l’amiral, dont ils massacrent l’équipage; puis arrachant le drapeau impérial, ils arborent l’étendard de la croix. A ce spectacle, des cris de victoire partent de l’armée chrétienne, et les Turcs, frappés de stupeur, se laissent égorger sans défense.

Cependant la victoire n’était pas complète; car l’aile droite de la flotte chrétienne, commandée par Doria, était sérieusement compromise; elle avait pour adversaire l’aile gauche, où était le pacha d’Alger. Celui-ci, profitant d’une fausse manœuvre, attaqua les galères ennemies avec impétuosité; et dix d’entre elles, au nombre desquelles était la capitane de Malte, tombèrent en son pouvoir. Mais, à la vue du danger que courait Doria, don Juan d’Autriche s’avança sur le théâtre de l’action à la tête de ses galères victorieuses. Alors Ali-Kilidj, réunissant ses navires, passa au milieu de l’armée chrétienne, et gagna la pleine mer; ce ne fut, après son départ, qu’une horrible déroute et un massacre général sur la flotte turque. Les chrétiens eurent cinq mille des leurs hors de combat; mais les Turcs perdirent trois cents pièces de canon et trente mille hommes. Depuis la défaite de Bajazet par Tamerlan, ils n’avaient pas éprouvé de plus grande perte, ni livré de bataille plus sanglante. Constantinople en fut épouvantée, et quand Ali-Kilidj y arriva avec les débris de la flotte, les Turcs le reçurent comme leur libérateur et leur unique espérance. Selim lui fit un brillant accueil, et le nomma grand amiral. Cependant les chrétiens ne surent pas profiter de leur victoire; après avoir employé quinze jours à partager les dépouilles, ils s’en retournèrent chacun dans leurs ports.