A part que la marine algérienne prenait à ces luttes mémorables peut donner une idée de l’importance du pachalik d’Alger à cette époque. Mais, malgré cette puissance et cet éclat, un grave inconvénient résultait pour le gouvernement de la régence de l’absence continuelle des pachas qui, ayant déjà tant à faire eux-mêmes pour se soutenir au pouvoir, confiaient l’administration des affaires publiques à des intérimaires et allaient, ou commander les flottes du sultan, ou séjourner à Constantinople. Exposés sans cesse à mille intrigues, ne faisant que passer au pouvoir, ils n’accomplissaient aucune grande entreprise. Ainsi, dans l’espace de quatorze ans, depuis 1568, époque de l’avènement à la régence d’Ali-Kilidj, jusqu’en 1582, on compte neuf gouverneurs, tant pachas titulaires qu’intérimaires.

Cependant, sous l’empire de ces gouverneurs éphémères, les corsaires algériens deviennent de plus en plus redoutables. La Méditerranée n’est plus assez vaste pour eux; ils cherchent un autre théâtre pour leurs déprédations, et s’avancent jusqu’aux îles Canaries, où ils portent la désolation et la mort. Dans l’espace d’une seule année, en 1582, deux mille esclaves chrétiens sont vendus à Alger, et on en comptait alors plus de trente mille dans les différentes parties de la régence. Michel Cervantès, qui y était prisonnier à cette époque, nous a laissé des détails curieux sur la manière dont les Algériens traitaient leurs esclaves; nous allons les rapporter en faisant le récit de la captivité du célèbre romancier espagnol.

Michel Cervantès s’était trouvé à la bataille de Lépante, où il avait perdu la main gauche. Déposé à Messine pour guérir de sa blessure, il s’était rendu à Naples aussitôt après son rétablissement. Le 26 septembre 1575 il avait quitté cette ville sur la galère du roi le Soleil pour retourner en Espagne. Ce navire fut capturé dans la traversée par le fameux Arnaute Mami, le corsaire le plus redoutable de son temps. La captivité à Alger, que les Espagnols regardaient alors comme le plus affreux de tous les malheurs, devenait cependant quelquefois supportable pour ceux qui tombaient entre les mains de maîtres assez humains ou assez intéressés pour ménager l’existence de leurs esclaves; mais la fortune refusa cette triste consolation au malheureux Cervantès, car elle voulut qu’il échût en partage au terrible Mami lui-même. Mami était un renégat Albanais, ennemi mortel des chrétiens, et surtout des Espagnols. Il s’était signalé contre eux par tant d’atrocités, que, même parmi les Algériens, ce farouche corsaire passait pour un maître impitoyable et barbare. Une situation si cruelle, et qui semblait ne laisser aucune ressource au courage le plus déterminé, n’abattit cependant point l’intrépide Cervantès. Loin d’être écrasé par l’horrible pesanteur de ses fers, il trouva dans son âme assez de force pour entreprendre de les briser.

Un Algérien, renégat grec, avait, à trois milles d’Alger, un jardin qu’il faisait cultiver par un chrétien navarrais, son esclave. Ce Navarrais, après plusieurs années de travaux, était parvenu à creuser dans l’endroit le moins fréquenté du jardin un souterrain dont l’extrémité aboutissait au bord de la mer. Cervantès parvint à s’évader de la maison de son maître, et se rendit le premier au souterrain, à la fin de février 1577. L’espoir de recouvrer la liberté y appela bientôt d’autres esclaves. A la fin du mois d’août de la même année, ils y étaient au nombre de quinze, tous Espagnols ou Majorquins, et tous hommes d’honneur et de résolution. La sûreté, les moyens de subsistance, en un mot, le gouvernement de cette petite république, étaient confiés à la vigilance et à la sagesse de Cervantès, qui s’exposa souvent seul pour le salut de tous. Le jardinier s’était chargé de surveiller au dehors, et de donner l’alarme au moindre danger. Un autre esclave qu’on nommait le Doreur, et qui, à raison de cet emploi chez son maître, pouvait aller et venir avec une certaine liberté, avait la commission de se procurer les vivres, et de les porter secrètement au jardin. Il était, d’ailleurs, expressément défendu à tous les autres de se montrer de jour hors du souterrain, ce n’était jamais qu’à la faveur des ténèbres de la nuit que ces infortunés pouvaient sortir pendant quelques heures des entrailles de la terre.
Au commencement de septembre de la même année, Cervantès apprit qu’un esclave majorquin, nommé Viane, devait bientôt retourner dans sa patrie. Ce Viane était homme d’honneur, courageux, excellent marin, connaissant parfaitement les côtes d’Alger. Il le décida à s’intéresser au sort de ses compagnons, et lui remit une lettre pour le vice-roi de Majorque, dans laquelle étaient exposées les souffrances des malheureux captifs. Viane s’engagea à revenir prendre Cervantès et ses amis, sur un petit bâtiment qu’il espérait obtenir de la bienveillance du vice-roi.

Il tint parole. Car de retour, le 28 septembre au soir, il manœuvrait à la hauteur d’Alger avec un brigantin que le vice-roi s’était empressé de lui confier. A la chute du jour, Viane s’approcha de la côte où il arriva heureusement. Plein d’ardeur et de joie, il s’élançait sur le rivage pour voler au souterrain, lorsqu’il fut aperçu par quelques Maures. Ceux-ci donnèrent l’alarme et appelèrent les gardes côtes. Viane reprit aussitôt le large, décidé à faire une autre tentative quand l’alerte qu’il venait de produire se serait apaisée. Pendant ce temps, Cervantès et ses compagnons, ignorant qu’il fût si près d’eux, l’attendaient avec confiance. Mais la fortune, par un second coup bien plus cruel encore, et qu’ils étaient loin de prévoir, allait les arracher au zèle de leur libérateur, au moment même où celui-ci croyait enfin pouvoir les sauver.

Le Doreur, cet esclave que Cervantès avait mis dans sa confidence, et qui s’était montré si plein de zèle pour les intérêts communs, n’était malheureusement qu’un traître. Le lendemain du jour de l’apparition de Viane, cet esclave se présenta devant le pacha d’Alger, lui déclarant qu’il désirait embrasser la religion musulmane; et, afin de manifester la sincérité de sa conversion, il dénonça les quinze esclaves cachés dans le souterrain. Le pacha envoya aussitôt une troupe de soldats avec ordre de ramener tous les esclaves, et de charger de chaînes le malheureux Cervantès. Celui-ci, redoutant pour ses compagnons les premiers mouvements de la colère du pacha, résolut de risquer sa vie pour les sauver. « Si c’est un crime à tes yeux, lui dit-il avec une noble fierté, d’avoir cherché à briser nos fers, je suis le seul coupable. Épargne mes frères; tu Je dois, puisque c’est moi qui les ai séduits et livrés à la discrétion du traître qui nous a vendus. » Hassan Pacha avait de la grandeur d’âme, et, touché de la noble audace de Cervantès, il le retint dans son palais. Peut-être aussi espérait-il tirer une forte rançon d’un homme qui, se montrant si grand dans le malheur, ne pouvait manquer d’appartenir à une famille distinguée. Il l’acheta donc au corsaire Mami, moyennant cinq cents écus d’or, et il le traita toujours avec beaucoup d’égards.

Malgré ses efforts continuels pour briser ses chaînes, Cervantès n’avait point négligé le moyen beaucoup plus sûr de recouvrer la liberté par voie de rachat. Par suite des démarches qu’il avait faites auprès de sa famille, s amère, devenue veuve, et doña Andréa de Cervantès, sa sœur, vinrent, en juillet 1579, à Madrid, remettre aux pères Juan Gil et Antonio de la Vella, trinitaires, chargés d’un prochain rachat de captifs à Alger, une somme de trois cents ducats qu’elles étaient parvenues à se procurer en vendant tout ce qu’elles possédaient. Aussitôt leur arrivée à Alger ces deux religieux s’empressèrent de traiter du rachat de Cervantès. Mais comme il appartenait au pacha, qui en demandait mille écus d’or afin de doubler le prix qu’il avait payé au corsaire Mami, cette affaire souffrit beaucoup de difficultés; peut-être même aurait-elle échoué sans une circonstance imprévue. Le grand seigneur venait de rappeler Hassan Pacha, et avait confié le gouvernement d’Alger à Safer-Pacha (24 août 1580). Hassan, obligé d’obéir aux ordres du sultan, réduisit à cinq cents écus d’or la rançon de Cervantès. Mais, pour montrer que c’était là son dernier mot, il feignit de vouloir emmener Cervantès avec lui, et le fit embarquer sur sa galère. Alors le père Juan Gil se décida à compléter la rançon exigée, au moyen de quelques fonds destinés à d’autres rachats qu’il prit sur lui de différer. Cervantès fut débarqué, et demeura à Alger en pleine liberté jusqu’à ce qu’il pût repasser en Espagne. Ce moment heureux arriva au bout de quelques mois, et il pût mettre enfin le pied sur le sol natal (janvier 1581), après être resté plus de onze ans absent de son pays et en avoir passé cinq dans les bagnes algériens.

Nous allons joindre à cet intéressant épisode des détails plus circonstanciés sur la condition générale des esclaves chrétiens à Alger. Les malheureux prisonniers faits par les corsaires se divisaient en deux classes: la première comprenait le capitaine, les officiers du bâtiment capturé et les passagers avec leurs femmes et leurs enfants; cette première classe était soumise à un travail moins dur que les simples matelots, qu’on vendait publiquement au plus offrant et dernier enchérisseur; les enfants étaient presque tous envoyés au palais du dey ou aux maisons des premières familles, et les femmes servaient les dames maures ou entraient dans les harems. Quant au traitement des esclaves en général, Leweso, secrétaire du consulat danois, qui a publié un livre sur Alger vers la fin du siècle dernier, n’en fait pas une peinture trop révoltante. « Mais les plus malheureux, dit-il, étaient ceux qu’on employait aux travaux publics. Nourris de pain grossier, de gruau, d’huile rance et de quelques olives, il n’y avait que les plus adroits qui pouvaient par leur industrie, en travaillant pour leur compte, après le soleil couché, se procurer quelquefois une meilleure nourriture et un peu de vin. L’état leur accordait pour tout vêtement une chemise, une tunique de laine à longues manches et un manteau.

Dans le principe, il n’y eut qu’un seul bagne affecté au logement des esclaves, et il appartenait au pacha; mais bientôt les prises furent si nombreuses qu’on en construisit cinq nouveaux. Chaque bagne formait un vaste édifice distribué en cellules basses et sombres, qui contenaient chacune de quinze à seize esclaves. Une natte pour quelques-uns, et la terre humide pour le plus grand nombre, leur servait de lit. Ces lieux malsains étaient infestés de vermine, d’insectes et de scorpions. On y logeait quelquefois cinq ou six cents esclaves, et, lorsque tous ne pouvaient être placés dans les cellules, on les faisait coucher dans les cours ou sur les terrasses de l’édifice. C’est là qu’étaient tenus les esclaves qu’on appelait de magasin, c’est-à-dire esclaves appartenant à l’état. Ceux-ci étaient le plus à plaindre, car, n’ayant pas de maîtres particuliers avec lesquels on pût traiter de leur rachat, il leur était extrêmement difficile, même avec de l’argent, de recouvrer leur liberté. Un bachi en chef (gardien) était chargé de les surveiller; il répondait d’eux; aussi exerçait-il le plus souvent sa surveillance d’une manière cruelle. Les esclaves, qui appartenaient aux particuliers, étaient généralement assez bien traités surtout ceux que l’on présumait rachetables. Ils servaient comme domestiques dans la ville, et travaillaient aux champs dans la campagne; quelquefois même on ne les forçait pas à travailler, à moins que leur rachat ne tardât trop à s’effectuer. Alors seulement, et dans le but de les obliger à presser leurs parents ou leurs amis, on les employait aux corvées les plus pénibles. Dans quelques circonstances, l’esclave chrétien obtenait la permission de tenir une taverne, moyennant une redevance qu’il payait à son maître; mais, jusqu’à ce qu’il se fût racheté, il portait à la jambe gauche, au-dessus de la cheville, un cercle de cuivre qui rappelait sa condition.

La vente des esclaves se faisait dans un bazar particulier, appelé le Balistan. La valeur vénale de chaque esclave dépendait de son âge, du lieu de sa naissance, de sa fortune présumée, de sa position sociale en Europe, de l’état de sa santé et de ses forces physiques. Un écrivain espagnol, don Emmanuel d’Aranda, qui fut longtemps captif à Alger, s’exprime ainsi au sujet des principales circonstances qui accompagnaient cet abominable trafic :

«Le douzième de septembre (1574), dit-il, on nous mena au marché où l’on a coutume de vendre les chrétiens. Un vieillard caduc, avec un bâton à la main, me prit par le bras et me fit faire plusieurs fois le tour du marché. Ceux qui avaient envie de m’acheter demandaient de quel pays j’étais, mon nom, ma profession. Sur lesquelles demandes je répondais avec des mensonges étudiés, que j’étais natif du pays de Dunkerque, et soldat de profession. Ils me touchaient les mains pour voir si elles étaient dures et pleines de cal ; outre cela, ils nie faisaient ouvrir la bouche pour voir si mes dents étaient assez bonnes pour briser le biscuit sur les galères. Après quoi, ils me firent asseoir ainsi que mes compagnons; et le vieillard, prenant le premier de la bande, fit trois ou quatre fois avec lui le tour du marché en «criant : qui offre le plus ? Le premier étant vendu, il passa à un second, puis à un troisième, et continua ainsi jusqu’au dernier. » Ces esclaves appartenaient à toutes les nations chrétiennes, même à la nation française, que son alliance avec la Porte ottomane aurait dû mettre à l’abri de pareils outrages.

Le rachat des esclaves s’accomplissait de trois manières: il y avait premièrement la rédemption publique; c’était celle qui se faisait aux dépens de l’état auquel appartenaient les esclaves. Il y avait ensuite le rachat qui s’opérait par l’entremise des religieux de la Merci, lesquels faisaient des quêtes dont le montant était destiné à cette œuvre de charité, et enfin le rachat qui se faisait directement par les parents ou les amis des captifs. La rançon une fois payée au propriétaire de l’esclave, on exigeait ensuite une foule de redevances supplémentaires à titre de droits divers, comme par exemple le droit de cafetan du pacha, le droit du secrétaire d’état, le droit du capitaine du port, le droit du bachi, ou gardien des portes du bagne, et mille autres encore, qui réunis finissaient par doubler le prix de la rançon convenue. Pour donner une idée de l’importance à laquelle toutes ces exactions pouvaient faire élever le prix du rachat, nous dirons qu’en 1719, une jeune enfant de douze ans, la petite fille du lieutenant général de Bourck, gouverneur de la châtellenie de Bouchain, ayant été capturée par les Algériens avec son oncle et deux femmes de chambre, ses parents furent obligés de payer 75,000 livres pour obtenir la délivrance de ces quatre personnes.

Au reste, la sollicitude des Pères de la Merci ne se bornait pas à faire des quêtes dans les divers états de la chrétienté pour subvenir au rachat des malheureux esclaves, ils visitaient, ils consolaient dans leur captivité ceux qu’ils n’avaient pu affranchir; ils entendaient leur confession et les maintenaient dans leur foi ; lorsqu’ils étaient malades, ils les soignaient dans un petit hôpital qu’ils avaient élevé à leurs frais, et les empêchaient de tomber dans les vices honteux où la passion brutale de leurs maîtres ne les entraînait que trop souvent. Telle était la malheureuse condition des chrétiens que le sort de la guerre faisait tomber entre les mains des redoutables corsaires algériens.