. l’issue de la bataille de Lépante, nous avons vu le fameux Ali-Kilidj élevé aux fonctions de capitan pacha. Après avoir parcouru toute de la Méditerranée, Ali-Kilidj, qui gouvernait encore à Alger par l’intérimaire Mami, résolut d’expulser les chrétiens de la Goulette. Ce projet fut secondé par la Porte. La flotte ottomane parut en vue de Tunis le 13 juillet 1574 ; elle avait à bord quarante mille hommes de débarquement. La Goulette fut aussitôt investie et attaquée; les assaillants éprouvèrent d’abord une vigoureuse résistance; mais leur nombre, leur persévérance, les firent triompher de tous les obstacles; et, après plusieurs assauts, ils demeurèrent maîtres de la place. Cette prise importante, puisqu’elle enlevait aux Espagnols leur dernière position sur la côte tunisienne, ne coûta aux Ottomans que trente jours d’efforts. Toutefois, Tunis ne devint pas une dépendance d’Alger; on en forma un état à part qui releva directement de Constantinople.

Nous allons nous occuper maintenant des relations politiques ou commerciales que l’odjak avait établies avec les divers états de la chrétienté, car cette partie de notre histoire a aujourd’hui un grand intérêt pour nous. A l’extérieur, les relations de la régence se bornaient à la France, qui, par suite de l’alliance contractée entre ses rois et les sultans de t’empire ottoman, se trouvait à Alger l’objet spécial du patronage de ces derniers. L’Espagne, au contraire, toujours maîtresse d’Oran et de Mers El-Kébir, était en butte à la haine des Algériens, et c’était habituellement contre elle que l’odjak dirigeait ses corsaires. Quant à l’Angleterre, cette puissance ne commença à entrer en relations avec la régence qu’en 1581. Mais, tout en constatant la préférence et les ménagements dont la France jouissait à Alger, nous devons reconnaître que la régence faillit bien souvent aux obligations que lui imposaient la volonté du grand seigneur et l’amitié dont elle se disait pénétrée envers nous. Les actes de barbarie que commirent ses corsaires sur les équipages de nos bâtiments de commerce, les avanies qu’ils tirent subir à ceux de nos marchands qui trafiquaient dans leurs ports, furent nombreux, et auraient mérité d’être réprimés sévèrement, si la France se fût trouvée à cette époque en mesure de le faire.

Entre tous nos ports de la Méditerranée, Marseille se distinguait par l’activité de ses relations avec les états barbaresques, et notamment avec Alger. En 1561, deux armateurs de cette ville, Linche et Didier, établirent un comptoir à La Calle. C’est là l’origine de la fondation des établissements français dans le nord de l’Afrique (Voici, d’après M. le baron Baude, quelle a été l’origine des établissements français sur les côtes de l’Algérie. « En 1520 des négociants provençaux traitèrent avec les tribus de la Mazoule, pour faire exclusivement la pèche du corail, depuis Tabarque jusqu’à Bône. Sous le règne de Chartes IX, Selim II fit concession à la France du commerce des places, ports et havres de Malfacarel, de la Calle, de Collo, du cap Rose et de Bône. En 1560, le Bastion de France fut achevé ; en 1604, les liens d’amitié qui existaient entre Henri IV et les sultans de Constantinople amenèrent la confirmation de toutes les concessions déjà faites. Tombées sous les Guise dans le dernier état de désordre et de faiblesse, ces concessions se relevèrent sous la voix puissante de Richelieu et en 1624, trois mois après que le roi eut changé son consul, Amurath IV cédait à la France en toute propriété les places dites le Bastion de France, la Calle, le cap Rose, Bône et le cap Nègre. »). Le comptoir de la Calle prospéra, et à quelques années de là les Marseillais négocièrent pour avoir un consul à Alger. Une tentative de cette nature avait déjà été faite en 156t4, sous le règne de Charles IX, par l’entremise de M. Pétremol de Norvoie, agent du roi de France à Constantinople. Ce prince avait nommé Bertholle, de Marseille, aux fonctions de consul à Alger; Bertholle prêta serment entre les mains du comte de Tende, gouverneur de Provence, mais il ne fut jamais admis dans sa résidence. En 1579, sous le règne de Henri III, les Marseillais n’avaient pu encore obtenir cette faveur, ainsi que le démontre la lettre suivante, écrite par Hassan Pacha dit le Vénitien, document dont nous avons été assez heureux pour nous procurer l’original.

« Magnifiques Seigneurs,

Il est venu ici un nommé François Giugigotto, porteur d’une expédition de consul en faveur du capitaine Maurice Sauron, dont il serait le substitut. Mais nous, qui voulons rester d’accord avec les anciennes confédérations, et avec l’affection que nous portons à la majesté de Henri, notre cher ami et votre roi, nous ne trouvons aucun moyen pour le mettre en place, la chose répugnant à l’esprit des marchands, du peuple et de tous. Ils ne veulent point admettre la nouvelle autorité que vous leur imposeriez, et qui ferait du tort à l’échelle d’Alger. Si elle venait à s’y établir de force, nous serions bien surpris que vous l’ayez permis, vos prédécesseurs n’ayant jamais eu la hardiesse de le faire, et la chose étant à votre préjudice et notre grand dommage. Lorsque vous nous demanderez des choses qui seront dans nos habitudes et conformes à nos devoirs, nous ne manquerons pas de vous montrer la bonne volonté que nous avons de vous faire plaisir. Que Dieu vous accorde tout contentement.

Votre bon ami,
HASSAN, Pacha d’Alger.
Alger, 28 avril 1579

Cependant le consulat français d’Alger ne tarda pas à s’établir. Les religieux de la Trinité de Marseille, qui s’employaient particulièrement au rachat des captifs, en acquirent la propriété, et le premier consul en charge fut M. Boinneau. Sa prise de possession date de 1581. Quatre ans après, il fut mis en prison par l’ordre du pacha les troubles auxquels la France était alors en proie ne permirent pas de demander réparation de cet outrage, et l’on ignore encore si, à la suite de cet incident, M. Boinneau fut remplacé. Quoi qu’il en soit, de 1581 à 1597, les événements de la régence furent en général de peu d’importance Jeffer-Pacha céda la place à celui-là même qui avait été son prédécesseur, à Hassan le Vénitien, dont les intrigues, aidées de sa fortune, étaient parvenues à lui ouvrir, pour la seconde fois, le chemin du pachalik. Mami Amante, renégat albanais, le remplaça, et se montra non moins ardent que lui pour les entreprises maritimes. Vint ensuite Mehmed, puis Heder, sous le gouvernement duquel les corsaires d’Alger eurent l’ordre du grand seigneur de courir sur les navires de Marseille pour punir cette ville, disait le firman, de s’être rangée du parti de la ligue contre son roi légitime. » Il nous a paru curieux de constater d’une manière précise les premiers rapports diplomatiques que la France établit avec la régence d’Alger : nous allons les suivre encore pendant quelques années; car, en définitive, ils résument les événements les plus importants de l’odjak.

En 1597, M. de Vins, maître des requêtes de Catherine de Médicis, fut mis à la tête du consulat. A cette époque les Algériens élevaient de vives récriminations contre la France, parce que le roi, disaient-ils, en accordant à certains navires le privilège de naviguer sous son pavillon, les frustrait de leur droit de course et les privait de leur bien. Cette réclamation resta sans succès; la France ne voulut pas abdiquer un privilège qu’elle avait acquis par sa puissance, et que le temps avait consacré. Les Algériens, irrités de ce refus, se mirent aussitôt à courir sur les navires de Marseille, et firent éprouver de grandes pertes aux armateurs de cette ville. Henri IV, qui régnait alors, ne se laissa pas intimider par ces démonstrations; il ordonna à ses galères d’user de représailles contre la marine algérienne, pendant que son ambassadeur à Constantinople demandait à la Porte la prompte répression de ces hostilités. Le grand seigneur reconnut la justice des réclamations de la France; il fit rendre les navires capturés, et 6,000 sequins furent en outre comptés aux négociants français qui avaient essuyé des pertes. « C’est le premier exemple, dit Hammer, d’une réparation donnée par la Porte à une puissance étrangère. » Heder occupait alors le pachalik: furieux de cette sentence, il voulut continuer ses courses contre les navires français; mais le lacet fit justice de sa désobéissance : il mourut étranglé dans son palais (1604) par ordre du sultan.

« Ce fut dans ce temps, dit le capitaine Sander-Rang, à qui nous devons de précieuses recherches sur l’histoire du pachalik d’Alger, ce fut alors que M. de Brève reçut de Henri IV l’ordre de renouveler les capitulations, afin d’y ajouter quelques articles qui devaient assurer la tranquillité du commerce maritime, et remédier au mal que faisaient les Barbaresques. Ce digne représentant remplit sa mission à l’honneur de la France et à la satisfaction de son prince. L’un des articles de la capitulation autorisait le roi à se faire justice lui-même, en cas de nouvelles contraventions de la part des corsaires d’Alger. » Après la conclusion de ce traité, un chiaoux de la Porte, Mustapha Aga, se rendit en Afrique, accompagné de M. de Castellane, délégué par la ville de Marseille, pour signifier aux Algériens la volonté de Sa Hautesse. Il leur était enjoint de laisser rebâtir le Bastion de France, ruiné quelque temps auparavant par la milice d’Alger, et de rendre tous les esclaves français retenus dans les bagnes. Mais cette négociation resta sans succès, et la paix entre la France et l’odjak ne fut signée qu’en 1628. Pendant ce laps de temps, le commerce français eut a subir de fréquentes avanies.

En 1606, un corsaire flamand, Simon Danser, vint apporter aux Algériens une force nouvelle, en leur apprenant à substituer à leurs galères des vaisseaux ronds pontés et à voiles. Ce changement de système donna un nouveau développement à leur marine, et leurs courses n’en devinrent que plus redoutables pour le commerce de la Méditerranée. Les Marseillais furent les premiers à s’en ressentir; dans l’espace de sept à huit mois, ils se virent enlever pour plus de deux millions de marchandises: ils armèrent à leur tour contre les pirates et retinrent prisonniers quelques Algériens, échappés des galères d’Espagne, qui étaient venus se réfugier à Marseille. Dès que la milice d’Alger, qui voulait régner sans contrôle sur la Méditerranée, eut connaissance de ces faits, elle enleva le consul de France de sa demeure et le chargea de chaînes; M. de Vias n’obtint sa délivrance qu’en payant une forte rançon. Ainsi tous les bons rapports qui avaient existé entre la France et l’odjak se trouvaient définitivement rompus.

La France demanda satisfaction de toutes ces avanies; mais le brusque changement des pachas, et les agressions ou les représailles qu’exerçaient les deux partis au milieu des négociations, ajournèrent pendant longtemps la conclusion d’un traité. Enfin, en 1616, Mustapha Pacha envoya des chiaoux au roi de France pour lui demander la liberté des esclaves turcs. On la lui accorda à la condition que l’odjak n’armerait plus contre les navires français. Malheureusement, ces esclaves se trouvaient pour la plupart à bord des galères que le duc de Guise entretenait sur les côtes de Provence; et on ne put renvoyer à Alger qu’une quarantaine de Turcs, que le fils de M. de Vias accompagna. La milice ne se montra pas satisfaite et continua ses déprédations.

En 1618, le baron d’Allemagne fut encore envoyé à Alger, pour négocier avec la régence. Ce nouvel ambassadeur n’aurait pas mieux réussi que les précédents, si les Algériens n’avaient eu quelques inquiétudes au sujet des armements considérables que M. de Guise faisait à Marseille et à Toulon. Le traité de paix fut donc presque conclu; mais, en 1622, les habitants de Marseille, ayant appris qu’un corsaire algérien avait massacré tout l’équipage d’un de leurs navires, voulurent user de représailles, et assassinèrent un envoyé d’Alger, qui se trouvait dans leur ville, ainsi que quarante Turcs de sa suite. Cet acte de vengeance fit encore ajourner la ratification du traité.

Ce fut vers cette époque que la Hollande, qui avait aussi à se plaindre des Barbaresques, dirigea une expédition de six vaisseaux contre Alger; elle fut prompte et décisive. Le capitaine Lambert qui commandait cette escadre, avait capturé pendant la traversée plusieurs navires appartenant à l’odjak. En arrivant devant Alger, il demanda satisfaction; le divan éconduisit son parlementaire, et lui, pour toute réponse, fit pendre ses prisonniers aux vergues de ses bâtiments. Quelques jours après, le capitaine Lambert reparut encore devant Alger avec de nouveaux prisonniers, décidé à leur faire subir le même sort si le divan lui refusait la réparation qu’il demandait. Son énergique persévérance obtint un succès complet, tandis que la France, plus généreuse, attendait toujours le résultat de ses négociations.

En 1624, Sidi-Saref, qui avait dirigé les affaires sous Mustapha, fut appelé à lui succéder. Sidi-Saref était un homme capable, qui s’était d’abord montré bienveillant pour les Français ; mais, soit faiblesse, soit politique, il laissa ses corsaires arrêter et dépouiller nos navires. Cependant la cour de France espérait obtenir de lui un traité favorable, et Sanson Napollon fut chargé de cette négociation. Lorsqu’il arriva à Alger (9 juin 1626), ce pacha était mort, et la plus complète anarchie régnait dans la ville. Napollon revint en France et détermina le commerce de Marseille à réunir une somme de 72,000 livres pour racheter les Turcs retenus sur les galères de M. de Guise, et les ramener à Alger. En 1628, il reparut dans cette ville avec les esclaves rachetés par ses soins, et le 19 septembre de cette même année il conclut un traité de paix avec le divan et le nouveau pacha Hussein. Cette négociation coûta 272 435 livres. Le bastion fut rétabli et la pêche du corail reprit son cours. Ce traité ratifiait, entré autres conditions, la concession précédemment faite du Bastion de France, avec l’échelle à Bône; et, pour cette concession, la France s’engageait à payer 26,000 doubles, 16,000 pour la milice, 10,000 pour le trésor de la Casbah... Le traite portait, en outre, que les navires de la compagnie pourraient naviguer librement sur les côtes d’Afrique qui dépendaient de la régence; qu’ils pourraient vendre, négocier, acheter, enlever cuirs, cire, laine, etc., à l’exclusion des navires des autres puissances; que ces vaisseaux ne seraient point inquiétés par les corsaires algériens; que, si les bateaux de pêche venaient à être poussés par les vents contraires ou la grosse mer dans différents lieux de la côte, et notamment à Gigelly et à Bône, il ne leur serait fait aucun mal; que les équipages seraient respectés, et ne pourraient être vendus comme esclaves.

En signant ce traité, le pacha avait déclaré qu’il punirait de mort tout raïs qui commettrait la moindre avanie contre les bâtiments français; mais ses menaces furent impuissantes, les courses continuèrent, et les vaisseaux du roi de France s’emparèrent d’un corsaire d’Alger qu’ils avaient surpris croisant dans le golfe de Lyon. De leur côté, les Marseillais ayant appris qu’un de leurs navires avait été pillé, se mirent à égorger tous les Algériens qui se trouvaient dans leur port. Ainsi cette paix toujours si difficile à conclure était sans cesse rompue par des actes de violence qui reculaient le but. A cette époque, la marine algérienne, avait, il est vrai, atteint son apogée et elle se montrait intraitable; les pachas s’intitulaient fièrement Rois de la mer, et leurs capitaines frémissaient de rage à la vue des navires qu’ils ne pouvaient capturer. Les moins expérimentés d’entre eux croisaient sur les côtes d’Espagne, de Provence et d’Italie; d’autres allaient en Égypte guetter les vaisseaux qui sortaient d’Alexandrie; enfin les plus hardis franchissaient le détroit de Gibraltar et croisaient à l’embouchure de la Manche, sur les côtes du Danemark ou de l’Angleterre. Le père Dan estime « que les prises de ceux d’Alger, depuis vingt-cinq ou trente ans, se montaient à plus de vingt millions; » leur marine, au dire du même auteur, témoin des événements de cette époque, se composait de soixante-dix bâtiments, tant polacres que barques de course, armés de vingt-cinq à quarante canons. On calcule que, depuis la paix de 1628 jusqu’en 1634, les Algériens ont pris à la France quatre-vingts navires, dont cinquante-deux appartenaient aux ports de l’Océan. Leur valeur totale montait à 4 752 600 livres tournois. Le nombre des captifs provenant de ces prises fut de 1,331, dont 149 se firent musulmans. A cette époque les bagnes d’Alger contenaient plus de 3,000 esclaves français !

Pour remédier à un état de choses si déplorable, Louis XIII chargea M. Samson Lepage, premier héraut d’armes de France, d’aller négocier un traité de paix avec la régence. Mais la mission de ce diplomate n’eut d’autre résultat que le rachat de quelques esclaves qui furent ramenés en France par le père Dan. Le roi, voyant qu’il ne pouvait parvenir à son but par la conciliation, résolut d’employer la voie des armes. En conséquence une flotte partit des ports de Marseille et de Toulon sous les ordres de l’amiral de Mantis; elle avait pour mission de forcer le divan à ratifier la paix depuis si longtemps convenue et à faire cesser la piraterie. Malheureusement, les vents contraires la dispersèrent; et lorsqu’elle arriva devant Alger elle se trouvait hors d’état d’opérer la moindre attaque. Cette démonstration hostile eut pour résultat la ruine du Bastion, qui fut détruit, à titre de représailles, par les Algériens; six cents Français furent jetés de nouveau dans les fers.

Enfin, en 1640, le traité tant désiré fut conclu, et le Bastion se releva par les soins de Jean de Coquielle, gentilhomme de la chambre du roi, et de Thomas Siquer, négociant; les actes de piraterie n’en continuèrent pas moins. Les bagnes d’Alger étaient toujours remplis d’esclaves français qui devenaient un objet de spéculation pour ‘leurs patrons. Les gémissements de ces malheureux parvinrent jusqu’en France, et les Pères de la Trinité redoublèrent d’efforts pour les racheter. Un pasteur protestant de la Rochelle, M. Maistrezat, marcha sur leurs traces; il fit des quêtes dans les temples pour retirer de l’esclavage ses coreligionnaires, qui étaient abandonnés par les Pères de la Mission. Mais détournons un instant notre attention des rapports extérieurs de la régence pour examiner sa situation intérieure.