A disposition de l’armée française n’était peut-être pas aussi avantageuse; nos ailes présentaient plusieurs vides, et le front de bataille se trouvait trop éloigné de la réserve. Les deux premières divisions, protégées par deux batteries que l’ennemi avait abandonnées le 14, étaient échelonnées sur les terrains accidentés des collines qui s’abaissent jusqu’aux dunes de Sidi Ferruch, en avant de la plaine de Staouéli. La troisième division venait en seconde ligne, et occupait un ancien cimetière qui avait reçu le nom de Fontaines et Tombeaux. Le plan d’attaque de l’ennemi était de tourner notre gauche, et de la séparer de la presqu’île en manœuvrant sur ses derrières. Pendant ce temps, le canon de la redoute devait entamer notre front, et le bey de Constantine, à la tête de ses troupes, avait ordre d’attaquer la droite et de placer ainsi notre armée entre plusieurs feux. Ce plan était bien conçu, mais il eût fallu, pour le faire réussir, des chefs plus habiles que ceux qui se trouvaient à la tête des forces algériennes.

La nuit fut tranquille; mais au point du jour, les Kabyles commencèrent à couronner les hauteurs de Staouëli; puis des fantassins arabes, conduits par des cavaliers turcs, s’avancèrent en tirailleurs vers nos lignes; enfin, l’avant-garde du bey de Constantine traversa la Madiffla à quatre heures du matin, et vint attaquer l’aile droite de l’armée française. Les collines élevées de la rive gauche du torrent étaient couvertes de Bédouins qui descendaient serrés et tumultueux, faisant disparaître la verdure sous leurs manteaux blancs, comme sous une épaisse couche de neige. Le corps des janissaires, commandé par Ibrahim Aga en personne, s’ébranlait de son côté et opérait aussi un mouvement en avant.

Après un quart d’heure de marche, la fusillade s’engage et s’étend sur tout le développement de cette ligne immense; les cavaliers arabes, qui ont franchi le torrent, fondent avec audace et la lance baissée sur nos retranchements, dans l’espoir d’y pénétrer, mais nos soldats les reçoivent vigoureusement et avec un sang-froid admirable. En vain, poussant des cris sauvages, ils essaient de répandre la terreur, nos jeunes soldats restent inébranlables et leur opposent toujours avec succès leurs terribles baïonnettes. Une position favorable avait été assignée aux obusiers de montagne par le général Monck d’Uzer, leur feu acheva de porter l’épouvante parmi les ennemis. Tous prirent la fuite et repassèrent le ravin en laissant sur ses bords plus de cent cadavres. Nos soldats ne faisaient pas de quartier; la vue de ceux de leurs camarades qui avaient succombé, et dont les corps étaient horriblement mutilés, les exaspérait au dernier degré.

Cependant la fusillade continuait de plus en plus vive, et le canon y mêlait sa voix formidable. La division Loverdo, vivement attaquée dès le commencement de la journée, et qui avait sur les bras la plus grande partie des forces algériennes, faisait néanmoins bonne contenance; de son côté, le général Berthezène, se maintenant dans ses positions, repoussait toutes les attaques. A l’extrême gauche, les tirailleurs du général Clouet, emportés par leur ardeur, ayant poussé trop vivement l’ennemi, ce général s’était vu forcé de prendre position sur les hauteurs d’où les Arabes avaient été débusqués ; 41 se trouvait ainsi faire une pointe en avant de l’armée. Le 20e de ligne et le 1er bataillon du 28e qui formaient cette brigade reçurent l’ordre de s’établir à quelques centaines de mètres plus en arrière; mais avant que ce mouvement ne puisse s’opérer, la brigade fut assez rudement maltraitée par les feux de l’ennemi. Le 1er bataillon du 28e surtout éprouva de grandes pertes et son drapeau faillit tomber aux mains des Arabes. Ces derniers montraient d’autant plus d’audace qu’ils s’imaginaient que nos troupes fuyaient devant eux; ce qui les encourageait encore, c’est que les soldats du 28e avaient épuisé toutes leurs cartouches, et se trouvaient trop serrés dans la mêlée pour faire usage de leurs baïonnettes. Au milieu de ce péril extrême, on entend le colonel Mounier s’écrier d’une voix vibrante « Mes enfants, au drapeau ! » Ce mot magique suffit pour rallier en un instant le bataillon. Officiers et soldats se pressent autour de leur étendard, et jurent tous de le sauver ou de mourir. Déjà ils avaient eu la pensée de l’enfouir dans le sable, où peut-être il allait leur servir de linceul, lorsque l’arrivée du général en chef sur le champ de bataille décida un mouvement en avant qui les sauva. Le général d’Arcine et le colonel de Lachau, à la tête du 29e de ligne, contribuèrent puissamment, par leur courage et leur promptitude, à dégager le 28e.

En voyant par lui-même, d’un côté la bonne contenance et l’ardeur de nos troupes, de l’autre l’hésitation et le peu de persévérance de l’ennemi, le général en chef, dont l’intention n’avait pas été tout d’abord de donner suite à cette affaire, parce que le débarquement du matériel n’était pas assez avancé, prit une résolution subite. Il se place de sa personne, et à la tête de son état-major, au centre de l’armée et donne le signal de l’attaque. Trois régiments de la division d’Escars arrivaient en ce moment sur ce terrain si vaillamment disputé. Aussitôt que la tête de leurs colonnes paraît à la hauteur des autres divisions, toutes les troupes s’élancent au pas de charge et aux cris de Vive te Roi ! L’enthousiasme de nos soldats est à son comble.

Notre armée, jusque-là harcelée dans ses retranchements par les Arabes, tenait enfin l’ennemi en rase campagne; aussi, avec quelle ardeur elle se précipite sur ces masses confuses! Turcs et Bédouins, poursuivis la baïonnette dans les reins, tourbillonnent, chancellent, reculent, sont débusqués de leurs positions, et mis en pleine déroute; des obus, lancés avec une merveilleuse adresse partout où se présentaient des groupes nombreux, y jettent l’épouvante. Les batteries algériennes, au contraire, tirant sans justesse, ne produisaient aucun effet ; dirigées même par de plus habiles canonniers, leur feu n’aurait point ébranlé nos troupes, tant leur mouvement s’opérait avec ensemble. Dès ce moment, l’ennemi comprit sa faiblesse; il n’attendit pas le choc qui le menaçait, et s’enfuit précipitamment vers son camp, qu’il traversa sans même songer à le défendre. La milice turque ne s’arrêta que dans l’intérieur d’Alger; les Arabes épouvantés se groupèrent sous les batteries de la place, et si l’on eût laissé nos troupes suivre leur élan, elles seraient entrées dans la ville pêle-mêle avec l’ennemi.

Dès le commencement de cette journée tout avait annoncé chez les Turcs et les Arabes la plus grande confiance; Ibrahim Aga s’était montré à son armée, revêtu de ses plus riches habits, promettant à tous un butin considérable et la défaite complète des chrétiens. Dans son camp, tout était disposé pour fêter et récompenser les janissaires victorieux, des repas copieux étaient préparés, et dans les tentes de plusieurs chefs on trouva des sommes importantes, destinées sans doute à solder les hauts faits de l’invincible milice ou à payer les têtes françaises que les Arabes auraient offertes à leur général en chef. Dans cette panique, les Turcs ne songèrent ni à emporter leurs trésors, ni à détruire leurs approvisionnements; ils abandonnèrent même leurs bestiaux.

Les divisions Berthezène et Loverdo s’établirent sur l’emplacement du camp arabe, et les tentes qui s’y trouvaient encore leur servirent d’abri. Plusieurs de ces tentes et entre autres celles de 1’aga et des beys d’Oran et de Constantine, étaient d’une richesse remarquable. La tente d’Ibrahim attira surtout l’attention de nos jeunes soldats par sa magnificence et le luxe tout oriental avec lequel elle était décorée. L’intérieur, divisé en plusieurs compartiments, était tendu de velours cramoisi, avec des draperies relevées de glands et de franges d’or. Des tapis de Turquie, d’une grande beauté, ornés de dessins gracieux, aux couleurs brillantes et variées recouvraient le sol. L’essence pure de roses et celle de jasmin y étaient répandues à profusion, tandis que des courants d’air habilement ménagés y entretenaient une constante fraîcheur. Les tentes des autres chefs étaient moins riches ; mais toutes se faisaient remarquer par l’extrême variété de leurs ornements et des étoffes qui les composaient. Le camp de Staouëli contenait en tout deux cent soixante-dix tentes presque exclusivement réservées pour les Turcs et les chefs des tribus; les Arabes bivouaquaient.

Depuis plus d’un mois, l’armée ne se nourrissait que de viande salée; les approvisionnements de toute espèce que renfermait le camp d’Ibrahim lui procurèrent une agréable et utile diversion. La prise des chameaux remplit surtout nos soldats d’allégresse. Depuis le commencement de la campagne, ces quadrupèdes étaient le sujet de leurs plaisanteries et de leur convoitise. On les leur distribua, parce qu’on crut qu’ils leur seraient d’un grand secours pour le transport des bagages; cette attente fut déçue: étrangers à la manière de conduire et de soigner ces excellentes bêtes de somme, ils n’en purent tirer aucun service; ils les frappaient outre mesure, croyant, par ce moyen, les forcer à obéir, mais ces pauvres animaux, habitués à être menés avec douceur, s’accroupissaient et se laissaient écraser de coups. On fut donc obligé de les abandonner.

La bataille de Staouëli est sans contredit l’une des plus brillantes et de plus décisives, qu’aient livrées les armées françaises depuis les grandes batailles de Napoléon. Elle nous ouvrait le pays, assurait, pour ainsi dire, le succès de l’expédition, inspirait aux soldats une confiance sans bornes, et nous donnait un immense ascendant sur l’esprit des Arabes. Tous ces avantages ne nous coûtèrent que sept officiers et cinq cents hommes tués ou blessés.

Lorsque la première nouvelle de cette épouvantable défaite fut connue à Alger, la populace indignée vint assiéger, en hurlant, les portes de la Casbah, demandant la déposition du dey, sa mort, son supplice, car elle rendait responsable le chef de l’odjak du désastre de la journée. En même temps une multitude de janissaires, débouchant par les petites rues qui avoisinent la Casbah, chargés de têtes, d’armes et d’uniformes de soldats français, venaient demander le prix de leurs trophées. Mais les portes de la Casbah ne s’ouvrirent ni pour les mutins ni pour les faux braves; Ibrahim Aga, seul, fut introduit. C’était lui qui avait conseillé au pacha de laisser débarquer les Français, « afin que pas un seul d’entre eux ne retournât dans sa patrie. » Un rapport adressé par lui à son beau-père, et qui fut trouvé parmi les papiers de ce dernier, atteste cette rodomontade. « Ces infidèles écrivait-il, veulent, je crois, nous attaquer par terre. S’ils débarquent, ils périront tous. » Maintenant, le front bas et la rougeur au visage, ce farouche exterminateur venait rendre compte de sa délaite. Il aborda le dey avec la contenance troublée et inquiète d’un criminel qui comparaît devant son juge.

« Eh bien ! s’écria Hussein, d’une voix tremblante de colère, d’aussi loin qu’il aperçut son gendre, quelles nouvelles apporte notre invincible aga ? Les Français ont sans doute regagné leurs navires, à moins qu’il ne les ait précipités à la mer, ainsi qu’il nous l’a promis tant de fois. La Casbah sera-t-elle assez vaste pour contenir leurs dépouilles, et les bagnes assez grands pour enfermer tous les esclaves ? »

Terrifié par cette sanglante ironie, l’aga gardait un morne silence.

« — Parle donc ! Parle, lui disait le pacha. Est-il vrai que mon gendre, le généralissime de notre sainte milice, ait pris honteusement la fuite devant cette armée d’infidèles ?

— Eh que voulais-tu donc que je fisse? répondit enfin l’aga avec effort. Trois fois je me suis précipité avec rage contre ces chrétiens maudits, et toujours ils sont restés inébranlables. Par Allah ! Il faut qu’un puissant génie les protège, ou qu’on les ait ferrés les uns aux autres. »(En effet, l’aspect de nos lignes toujours compactes, que ne pouvaient rompre ni le feu des tirailleurs, ni les charges de la cavalerie, firent dire aux Arabes que le sultan de France avait enchaîné ses soldats pour les empêcher de prendre la fuite. Le dey lui-même partageait cette croyance.)

Loin de s’apaiser par cette excuse, la fureur du dey, jusque-là concentrée, éclata en terribles injures.

« Chien, esclave, poltron! s’écria-t-il avec rage, en s’élançant contre l’aga, et en lui crachant au visage ; va t-en, sors de ma présence, misérable. Si tu n’étais l’époux de ma fille, je te ferais à l’instant précipiter sur les ganches. » Ibrahim, atterré, s’inclina respectueusement et alla cacher sa honte au fond de sa villa mauresque, où il ne tarda pas à recevoir l’avis de sa grâce, obtenue par l’intercession de sa femme, toute-puissante sur l’esprit du dey.

Maîtres de la position de Staouëli, les Français s’empressèrent de la fortifier. Le général La Hitte avait résolu de concentrer sur ce point tout le matériel de siége nécessaire à l’attaque du château de l’Empereur; en conséquence, une route spacieuse fut ouverte pour relier le nouveau camp à la presqu’île de Sidi Ferruch ; des blockhaus et des redoutes, placés à de courtes distances, protégèrent à la fois le chemin et la station; enfin, un télégraphe, qui correspondait avec Sidi Ferruch et le vaisseau la Provence, compléta notre.

Prise de possession. L’absence du matériel de siège, de la cavalerie et des chevaux de trait, imposait au général en chef la plus grande circonspection. En pénétrant plus avant dans le pays, sans cavalerie et sans moyens de transports, il craignait que ses communications avec la presqu’île ne fussent coupées et que l’armée ne se trouvât exposée à manquer de vivres et de munitions.

Le 22 juin, l’artillerie de siège et tout ce qu’on avait embarqué sur la première et la seconde section du convoi était rassemblé dans la presqu’île, ainsi que les trois escadrons de cavalerie. Le 23, la troisième section, où se trouvaient les chevaux de parc, était en vue; mais une brise d’ouest et le courant, qui sur cette côte règne constamment dans la même direction, l’avaient poussée vers l’est et la tenaient à huit lieues du mouillage.

Ces retards rendirent de nouveau le courage aux Arabes. Ibrahim Aga, qui malgré sa défaite avait conservé le commandement en chef des forces algériennes, se remit à la tête des troupes régulières, rallia les Bédouins qui s’étaient dispersés après la bataille de Staouëli, et se disposa à reprendre l’offensive. Pendant quelques jours, ce ne fut que tirailleries et escarmouches continuelles, qui fatiguaient au dernier point nos soldats. Enfin, le 24 au matin, on vit les Turcs, au nombre de huit mille environ, escortés d’innombrables bandes de Bédouins, couronner les collines qui terminent à l’est la plaine de Staouëli, puis descendre en assez bon ordre, et présenter une ligne de bataille fort étendue. Dès que les premiers feux d’avant-poste furent engagés, le générai en chef, voulant faire cesser ce genre de combat dans lequel nos pertes étaient presque toujours égales sinon supérieures à celles de l’ennemi, ordonna au général Berthezène de se porter avec ses trois brigades et une batterie de campagne sur la route d’Alger. L’attaque de la droite fut confiée au général Damrémont ; le général Loverdo resta dans le camp avec les deuxième et troisième brigades de sa division.