USSITÔT que nos bataillons, disposés en colonne, eurent débouché dans la plaine, l’ennemi prit la fuite sur tous les points; seulement quelques groupes de cavaliers qui se trouvaient aux ailes, essayèrent de faire une pointe dans nos lignes. Le général Damrémont, les voyant se réunir, crut un instant sa droite sérieusement menacée, et, pour résister au choc, forma le 6e de ligne en carrés par bataillons. Les cavaliers arabes, désespérant de les entamer, se dirigèrent vers le camp qu’ils croyaient dégarni de troupes; la bonne contenance de la brigade Monck d’Uzer et les habiles dispositions de son chef leur firent abandonner tout projet d’attaque. Ils s’éloignèrent. Cependant, comme cette cavalerie appartenait à des tribus voisines, elle resta constamment en vue, toujours prête à nous prendre en défaut. Le général Damrémont reconnut bientôt qu’il n’avait rien à redouter de pareils ennemis, et suivit le mouvement de la division Berthezène. Le pays que traversèrent d’abord les quatre brigades était découvert et peu accidenté. Après une heure de marche, la première division franchit successivement deux petits cours d’eau qui coulent vers le nord, se réunissent à gauche de la route et se jettent dans la baie orientale de Sidi Ferruch, à une demi lieue environ de l’embouchure du ruisseau de Staouëli. Sur le bord du premier de ces cours d’eau, on trouve deux ou trois maisons presque ruinées, des huttes construites en pierre et en terre glaise, ombragées d’arbres c’est le marabout de Sidi-Khalef, qui depuis a donné son nom à la seconde bataille que livrèrent en Algérie nos troupes victorieuses. Cachés derrière ces massifs, les Arabes faisaient un feu très vif; mais dès que nos bataillons parvenaient à les aborder à la baïonnette, ils les délogeaient presque sans résistance. Leur fuite fut si rapide à travers les vergers, que notre cavalerie, commandée parle colonel Bontems-Dubarry, et qui donnait, pour la première fois, ne put les atteindre.

Cependant, vers le soir, l’armée algérienne, sous le commandement du bey de Tittery, parvint à se rallier sur un plateau dont l’accès était défendu par un ravin appelé Baekschédéré. La route d’Alger, débris de l’ancienne voie romaine, a son tracé tout auprès. Le général en chef hésita un moment à donner l’ordre de s’emparer de cette position. « Porter l’armée en avants disait-il, c’est accroître les difficultés du service des transports, alors que nous n’avons ni charrois ni bêtes de somme. » Une autre considération le décida. Il était vraisemblable qu’en attaquant brusquement l’ennemi, battit et découragé depuis le commencement de la journée, il céderait sans beaucoup de résistance le terrain couvert que l’on avait à franchir, si, au contraire, on le laissait s’y établir, il était à craindre qu’il ne le défendît pied à pied et ne fît acheter chèrement cet tardif avantage.

La première division se porta donc en avant. Les tirailleurs ennemis, quoique protégés par la hauteur et l’épaisseur des haies, se repliaient sur le gros des leurs aussitôt qu’ils avaient fait leur premier feu; mais notre artillerie, qui avait surmonté avec une merveilleuse rapidité toutes les difficultés du terrain, se mit en batterie, et quelques obus bien dirigés suffirent pour disperser les masses qui essayaient de se maintenir sur la hauteur. Les trois brigades du général Berthezène ne firent halte que lorsque elles eurent atteint les limites des vergers. Un intervalle de 6,000 mètres seulement les séparait alors du fort de l’Empereur. Au moment où l’état-major atteignit le sommet du plateau, une forte détonation se fit entendre, et la division se trouva enveloppée dans un nuage épais qui la couvrit de sable; on eût dit l’éruption d’un volcan: c’était l’explosion d’un dépôt de poudre auquel les Arabes venaient de mettre le feu, dans la crainte qu’il ne tombât en notre pouvoir. La brigade Damrémont, qui avait eu à traverser un terrain montueux, coupé par de profonds ravins, ne rejoignit le corps principal que vers la fin du jour.

Ce nouveau succès nous fit gagner deux lieues de terrain, et ne nous coûta qu’un très petit nombre d’hommes. « Un seul officier, disait le général en chef dans son rapport, a été dangereusement blessé dans cette journée, c’est le second des quatre fils qui m’ont suivi en Afrique. J’ai l’espoir qu’il vivra pour continuer à servir avec dévouement le roi et la patrie. » Hélas ! Il n’en fut pas ainsi. Le jeune Amédée de Bourmont, lieutenant au 38e de ligne, avait reçu une blessure mortelle en chargeant les Arabes au milieu des vergers qui avoisinent Sidi-Khalef; transporté aux ambulances de Sidi Ferruch, il mourut le lendemain de la prise d’Alger.