ANS les provinces du centre et de l’ouest, la guerre avait cessé à la suite de la convention de la Tafna; mais Abd-el-Kader, toujours à l’affût des circonstances qui pouvaient aider à l’agrandissement de son autorité, croyant d’ailleurs que la défaite d’Ahmed Bey serait favorable à se projets, était venu, dans le mois de décembre 1837, placer son camp dans l’outhan d’Ouannougha, près de Hamza. Là, il reçut l’hommage, non seulement des chefs sur lesquels le commandement lui avait été donné, mais encore de ceux des tribus de l’est, de l’autre côté des montagnes. Des agents qu’il ne désavouait pas, jetaient, par l’intrigue et la menace, l’incertitude parmi les Arabes qui reconnaissaient déjà, ou se préparaient à reconnaître l’autorité de la France, et l’alarme s’étendait même jusqu’aux extrémités orientales de la Mitidja soumise. Il importait donc d’en faire cesser les causes un camp de deux mille cinq cents hommes fut établi sur le haut Khamis, pour observer le mouvement de l’émir. Il se retira alors sur Médéa, et les troupes françaises, après avoir manœuvré quelques jours le long de l’Atlas, rentrèrent dans les positions qu’elles occupaient auparavant. Bientôt après cette démonstration de notre part, l’émir se dirigea sur Tekedempt, où se faisaient en ce moment les préparatifs d’une expédition qu’il projetait du côté du désert.

Avant de le suivre dans cette course lointaine, donnons une idée de la nouvelle organisation qu’il avait établie dans le territoire qui lui était dévolu par le traité de la Tafna.

Ayant vu les Français s’emparer successivement des villes les plus considérables de l’Algérie; sachant bien qu’en cas de revers les Arabes qui lui étaient le plus dévoués ne résisteraient pas à la tentation de piller ses munitions et ses richesses, Abd-el-Kader forma d’abord le projet de fonder quelques villes, où il pût mettre son trésor à l’abri de la rapacité de ses sujets, et où il pût agglomérer les populations des lieux qu’il ferait évacuer au premier soupçon d’une invasion française. Comme la prise de Constantine l’avait convaincu qu’aucune fortification ne pouvait résister aux armes des chrétiens, il choisit, pour établir ses places de refuge, des sites escarpés qu’il jugea inaccessibles à nos troupes. Dans cette intention il fonda Boghar, à quinze lieues environ au sud-est de Médéa ; Taza, à douze lieues sud sud-est de Miliana; Saida, à une journée et demie arabe au sud de Mascara, dans la tribu de Beni-Yacoub ; Tafraoua, située à une journée au sud de Tlemcen. Mais la plus importante de ses créations fut Tekedempt, dont il fit le siége principal de son autorité.

Située au milieu d’un pays tout à fait inculte, cette place, ou l’on a reconnu depuis les ruines d’une cité romaine, est à trente lieues sud-ouest de Taza et à dix-huit lieues est de Mascara. Elle était défendue par une redoute et par deux forts, dans le plus grand desquels Abd-el-Kader plaça son habitation, et des bâtiments capables de contenir dix-huit cents soldats. Environ trois cents cabanes, au milieu desquelles s’élèvent quelques maisons avec terrasses ou recouvertes en tuiles, composaient toute la ville. Les habitants étaient des Maures de Mazagran et de Mostaganem, et des Koulouglis de Miliana et de Médéa, exilés à Tekedempt par l’émir. Le fort servit de dépôt pour les munitions de guerre; là se trouvait aussi l’établissement de la monnaie, et enfin un grand nombre d’outils et de machines que Ben-Arrach avait achetés en France pendant son voyage.

Peu confiant dans les ressources que lui fournissaient les contingents de chaque tribu, dont le chiffre cependant s’élevait à 73,000 hommes, infanterie et cavalerie, ou plutôt voulant se ménager, contre les Arabes, un moyen permanent de domination, et se mettre en mesure de porter partout où il lui conviendrait des forces toujours disponibles, Abd-el-Kader songea aussi à organiser une armée, à l’instar de celles d’Europe. Dans la profonde inexpérience où il était de nos moyens militaires, il dut s’adresser à des déserteurs qui lui étaient venus principalement de la légion étrangère. Au début de la formation de ses corps réguliers, l’on y reçut quelques jeunes gens des meilleures familles. Des hommes expressément chargés du recrutement allaient dans tous les aghaliks faire appel à ceux qui voulaient devenir les fils du sultan; le désir d’échapper à la contrainte gênante de la tribu déterminait souvent des enrôlements; mais le nombre ne tarda pas à diminuer, alors on eut recours à la force, à une espèce de presse. L’enrôlement était sans terme fixe se faisait à tout âge; il suffisait de se présenter pour être admis.

L’uniforme de l’infanterie se composa d’une veste en serge grise sans ornement et revêtue d’un capuchon, d’un gilet en serge bleue, d’un pantalon de la même étoffe et d’une culotte rouge; chaque homme reçut tous les trois mois une chemise en toile et une paire de souliers en cuir jaune. Sur ses propres deniers, le soldat, ajoutait à ce costume un burnous et un haïk généralement en très mauvais état; une giberne de cuir de Maroc, qui se portait à l’aide d’une courroie passée sur l’épaule droite, un fusil avec baïonnette, quelquefois des pistolets et un yatagan, tel était l’armement des fantassins (Pour sa nourriture, chaque soldat recevait, par jour, des galettes pesant une livre et demie, et une livre de farine grossièrement moulue, avec laquelle il préparait son couscous. Deux fois par semaine, chaque peloton de vingt hommes recevait un mouton; mais les soldats trouvaient d’autres ressources plus considérables dans le pillage qu’ils exerçaient sur les douars placés près du lieu de leur résidence. La solde des simples soldats est de quatre à six boudjous suivant leur validité et les services rendus. Les sous-lieutenant ont huit boudjous : les lieutenants douze: l’agha ne reçoit que trente-six boudjous; mais cette solde, il faut le dire, n’est que la moindre partie des profits du service militaire).

L’uniforme de la cavalerie régulière d’Abd-el-Kader différait peu de celui de nos spahis. Chaque cavalier recevait du beylik un cheval et un harnachement complet. Il était armé d’un fusil sans baïonnette ou d’une carabine, d’un sabre à lame de Fez et d’un pistolet ; il avait la même giberne que le fantassin. Les spahis de l’émir n’eurent de la cavalerie régulière que le nom, leur instruction étant nulle sous tous les rapports.

L’artillerie fut composée presque exclusivement de déserteurs français, de Turcs et de Koulouglis ; mais parmi eux pas un n’était réellement capable de bien diriger un canon, et à chaque instant il arrivait des accidents dans les exercices. D’ailleurs, tout le matériel était détérioré et presque entièrement hors d’état de service, et les pièces montées sur de lourds affûts, avec des roues d’un seul morceau. Quatre mille quatre cents hommes d’infanterie, neuf cent vingt cavaliers, cent quarante canonniers, douze pièces de campagne, vingt-neuf pièces de siége, neuf mille soixante-dix fusils, telles étaient, lors de l’expédition de l’émir contre Aïn-Madhy, la situation exacte de ses forces régulières.

Le marabout Tedjini, dont la famille gouvernait la ville d’Aïn-Madhy, avait refusé de reconnaître l’autorité de l’émir et d’acquitter le tribut. Irrité de ce refus, et peut-être aussi dans le but de s’assurer, en cas de revers, un refuge plus difficilement accessible aux armes françaises, Abd-el-Kader se mit en marche vers la fin de mai, pour aller faire le siége de cette ville. Ses préparatifs, malgré leur importance relative, se trouvèrent insuffisants pour obtenir la prompte reddition d’une place défendue par les difficultés naturelles de ses approches. Le siége traîna en longueur; éloigné de ses résidences habituelles, Abd-el-Kader affectait de se dérober à toutes les communications qui n’avaient pas pour objet exclusif le succès de son entreprise. Les chefs qui commandaient en son nom dans le pays s’occupaient, avec une activité qu’il réveillait sans cesse, de lever des tributs et de lui envoyer des soldats, des vivres, des munitions de guerre; mais un officier français ne pouvait obtenir d’eux ni escorte, ni guide pour arriver jusqu’à lui, et Ben-Arrach lui-même, désireux de lui rendre compte de sa mission, tentait vainement de le voir. Cette obstination à rester impénétrable faisait présager de fâcheuses dispositions.

Le traité du 30 mai avait réservé à l’administration française les villes de Coleah, Blida et leurs territoires; le moment était venu de les occuper. Le maréchal Valée prit d’abord possession de Coleah, et, à l’ouest de la ville, établit un camp où furent placés quatre bataillons d’infanterie, avec de l’artillerie et quelques chevaux. En même temps il portait sur le haut Khamis des forces imposantes, faisait ouvrir la route de la Maison Carrée à cette nouvelle position et achevait de rendre praticable celle d’Alger à Coleah. Ces préparatifs étant faits, pour assurer, à tout événement, l’occupation de Blida, le gouverneur général dut attendre, pour agir, que les pluies du printemps eussent cessé.

Le 1er mai, l’armée se mit en marche, et le 3 elle se trouvait devant Blida. A l’entrée des beaux jardins dont la ville est environnée, te maréchal Valée trouva le hakem, les ulémas, les notables ainsi que le caïd de Beni-Salah, auxquels il donna l’assurance qu’il ne serait fait aucun mal aux habitants ; puis il confirma les autorités dans leurs fonctions, et s’occupa de choisir l’assiette des camps fortifiés qui devaient couvrir cette position importante. Le premier fut marqué entre Blida et la Chiffa, sur un mamelon dominant la plaine, et d’où l’on découvre au loin Coleah et le pays des Hadjoutes. On plaça le second dans une position intermédiaire, à l’ouest de Blida, de manière à couvrir la route qui conduit du blockhaus de Mered au camp de l’ouest. La possession de Blida nous rendait maîtres des chemins qui, de ce point central, conduisent à Médéa, par les gorges de la montagne et dans toutes les directions vers l’est et l’ouest de la plaine.

Cependant le siége d’Aïn-Madhy se continuait toujours. Campé à cent lieues des côtes, dans une région à peu près inconnue, absorbé par les soins d’une guerre lointaine et difficile, l’émir, avec lequel les rapports politiques étaient toujours suspendus, ne pouvait, de quelque temps encore, retourner dans le centre de son commandement. La province d’Alger était tranquille, aussi bien que celle d’Oran; seulement on signalait, par intervalle, des attentats isolés, œuvre de quelques malfaiteurs qui parvenaient à se glisser dans l’intérieur de nos postes, à la faveur de la nuit.